Tribune. La Mort de l’intellectuel algérien

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« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » dixit Gramsci.

Aucune pensée ne fait aussi bien écho dans l’actualité brûlante que celle d’Antonio Gramsci, pour donner sens à l’indigence des intellectuels algériens, qui révèle en soi une crise culturelle majeure sans précédent, dans l’Algérie contemporaine et post-indépendante.

Les pensées de Gramsci naissent dans un terreau italien, mais voyagent très bien malgré la distanciation géographique. Edward Saïd et Stuart Hall sont loin de l’Italie mais trouvent un écho pour les autres modèles de sociétés à la différence de nos techniciens du savoir pour reprendre l’expression de Sartre, qui sont dans le dogmatique et jamais dans la dialectique.

La politique du territoire est donc  une invention  capitaliste récente qui donne l’illusion du champ du possible, tout en expulsant  l’individu du pouvoir réel et sa représentation culturelle incarné par le politique, qui réduit drastiquement les moyens d’un processus de conscientisation ; c’est-à-dire en éduquant le citoyen et en aiguisant son esprit critique.

Tout le monde connait le projet de l’étoile nord africaine porté par Imache Amar qui éduque le milieu ouvrier maghrébin et africain politiquement en traduisant les idées de Marx, pour créer un rapport de force dans le but d’exister et de  se faire entendre, car le pouvoir se gagne par les idées et par la production d’un imaginaire collectif s’incarnant par des mots et des personnages dans leurs manières d’être.

La nécessité de saisir l’outillage conceptuel est un besoin impérieux pour arriver à une traduction non pas dans la langue de départ de ce savoir, mais celle de l’arrivée, qui sera à même de toucher le plus grand nombre aussi bien, dans les sociétés émergentes, que chez le paysan, le prolétaire, le pauvre et expliquer au risque de se répéter que l’Homme est un processus, un devenir, un ouvrier de son propre destin.

Dans ce cas précis, il est important de théoriser l’hégémonie culturelle, mais avant cela, il faut  apprendre à militer, à s’organiser et faire émerger des leaders de bas, et non les projeter du haut à l’image de Karim Tabou, et on  comprend mieux pourquoi il fait aussi peur à un régime aux abois, car le militant de la classe populaire est pauvre et son seul héritage réside dans sa lutte politique qui n’a rien à voir avec le statut social ou un quelconque intérêt économique, ce qui justifie la popularité de ce dernier et l’adhésion du plus grand nombre à sa vision du monde.

On est alors dans le concept de la philosophie de la praxis d’après Gramsci, pour faire de la pédagogie d’abord et expliquer les enjeux politiques ensuite. C’est la philosophie des non philosophes  dans le sens de la massification des idées en touchant le plus grand nombre qui n’a pas la fonction sociale d’un intellectuel. Ce dernier  donne l’élan mais non la structure.

En cela, il peut permettre la réalisation vivante d’une conception d’un monde viable parfois même à l’insu de ces protagonistes incarnés par la plèbe, la populace, les sans-voix, les pauvres, le Tiers Etat ou les 99 pour cent  pour faire un parallèle avec la Révolution française.

L’un des plus grands intellectuels algérien Mouloud Mammeri, n’a jamais quitté l’Algérie, il est à noter que c’est l’un des rares. De formation classique il pouvait faire le tampon entre Démocrite, Parménide et Héraclite en passant par Deleuze, Foucault et Derrida  tout en introduisant dans la jeune nation algérienne une Linguistique moderne, notamment celle de  Saussure, une sociologie des masses avec Bourdieu,  et enfin doter  sa langue maternelle transmise oralement, d’un écrit qui la rendra immortelle avec une charge culturelle intacte voire renouvelée, et tout cela de sa colline oubliée juchée dans les montagnes kabyles, juste pour dire que les idées sont des concepts vivants qui voyagent beaucoup et qui préparent le citoyen de demain.

Certes, le vieux monde se meurt et succombe à l’ère du numérique et de la globalisation galopante mais, l’acte manqué  de ces pseudos-intellectuels d’aujourd’hui à la formation et aux références hybrides font tâche, bien que moribonds, ils  jouent la carte du vernis intellectuel sans la fonctionnalité s’y afférent.

Ces faussaires de la pensée sont des consuméristes qui rampent à même le sol pour leur confort économique. Ils osent même la parade dans les salons parisiens et ailleurs sous la cape de l’internationalisme et de l’imposture. Ils pleurnichent quand ils n’ont pas un prix littéraire pour certains et pour ceux qui l’ont, ils utilisent le support médiatique de l’idéologie dominante avec une langue d’emprunt pour nous signifier l’oubli de notre passé de colonisé, de notre souffrance et de notre mémoire collective  dans un déni préjudiciable de notre formation qui est en suspens et à parfaire urgemment pour affronter la violence du monde contemporain.

Ces journalistes et écrivains sont sensés donner du sens commun, offrir une grille de lecture académique, universitaire mais aussi politique comme le faisaient jadis Kateb, Djaout et Mimouni pour ne citer que ceux là.

Pour parler plus vulgairement, ils doivent donner de la culture à ceux qui n’en ont pas et de la mémoire pour ceux qui ne savent pas, tout en assumant leurs  propres contradictions au nom du concept vivant et de l’universalité de la pensée qui permet la réflexion et la projection dans n’importe quelle société, car l’homme est un animal historique.

In fine, ils disent exactement le contraire de Gramsci à savoir l’idée de l’historisation placée dans l’Histoire dans le but de comprendre la culture du dominant et de l’exploiteur, exactement ce que Arkoun a utilisé comme méthodologie scientifique dans sa grande œuvre en lien avec l’anthropologie culturelle. Cet intellectuel authentique était dans une prise en charge d’une tradition, d’un consensus, mais aussi dans la contestation et même dans la subversion, ainsi, il se définissait dans sa posture d’intellectuel libre et sans concessions.

Je pourrais même citer Bennabi avec le concept de colonisabilité ou encore Fanon avec la décolonisation des savoirs et notre rapport à l’autre et au monde dans un processus de mécanisme révolutionnaire pensé à nouveau frais c’est-à-dire hic et nunc.

En cela, la situation des algériens est similaire à celle des gilets jaunes en France qui subissent un discours inaudible bien qu’officiel. On peut trouver la réponse dans chaque individu mais ce qui nous intéresse, c’est la combinaison des revendications de la multitude pour créer une société civile et démocratique rendant enfin hommage à l’Homme en l’armant de la stature de citoyen, et il ne s’agit là, point d’une promotion sociale, mais de replacer l’homme-citoyen dans la quintessence même de ce qu’on appelle la liberté mesurée à échelle humaine.

Pour clore cette modeste réflexion, je tenais à  conclure avec une autre belle citation de Gramsci qui surprend autant qu’elle ne fascine  part son actualité d’une part et sa prémonition intellectuelle d’une autre :

« Instruisez vous car nous aurons besoin de toute notre intelligence, agitez vous car nous aurons besoin de notre enthousiasme, organisez vous car nous aurons besoin de toute notre force ».

Par Mohamed Ghemmour