Ruse, chance, complot et alliance stratégique : Pourquoi Gaid Salah se croit-il le plus fort de l’armée algérienne ?

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Personne ne l’attendait dans ce rôle d’arbitre d’une séquence historique importante pour l’avenir de l’Algérie. Tout le monde l’a sous-estimé. Certains le considéraient comme un « ignare », d’autres comme un « pauvre bourg », mais à la fin, Gaid Salah a surpris tous ses adversaires en leur damant le pion. Comment cet homme est devenu l’homme fort de l’armée ? 

Officiellement, son parcours militaire comporte peu de faits d’armes glorieux : en tant que maquisard comme en tant que chef militaire. Lors de la décennie noire, les régions sous son commandement militaire étaient des zones plutôt calmes et beaucoup moins dangereuses que d’autres zones comme le triangle de la mort (Médéa, Blida et Alger).

Cependant, Gaid Salah progresse peu à peu dans la hiérarchie militaire grâce à sa rue, ses alliances stratégiques et sa capacité à comploter au bon moment avec les puissants du régime pour neutraliser ses adversaires. Explications. L’ascension réelle de Gaid Salah commence en 1994 lorsqu’il est nommé commandant des Forces terrestres par Liamine Zeroual qui occupait à l’époque le poste de ministre de la Défense nationale dans le gouvernement du Haut Comité d’État (HCE) créé à la suite de la démission du président Chadli et de l’interruption du processus électoral en janvier 1992. 

Une superbe promotion que Gaid Salah doit beaucoup à son amitié et proximité avec Liamine Zeroual. Les deux hommes étaient très proches depuis de nombreuses années et ils ont accompli de nombreuses missions communes lorsqu’ils officiaient au niveau des des divisions des engins mécanisées de l’armée algérienne. Plusieurs sources concordantes ont affirmé à Algérie Part que Zeroual et Gaid Salah faisaient partie d’un seul et même clan, celui qui s’opposait à l’influence des anciens officiers algériens de l’armée française.

Grâce à cette alliance avec son ami Zeroual, Gaid Salah se maintiendra longtemps en poste alors que de nombreux autres généraux des années 90 voulaient sa tête et espéraient le dégager pour le mettre à la retraite. A la fin des années 90, avec l’affaiblissement de Liamine Zeroual et son départ du pouvoir, rusé et malin, Gaid Salah va opérer un repositionnement stratégique et se rapproche énormément de Mohamed Lamari, le puissant général qui fut chef d’État-Major de l’Armée nationale populaire de 1993 à 2004.

A maintes reprises, des officiers et autres généraux ont tenté d’approcher Mohamed Lamari pour l’inciter à limoger de son poste Ahmed Gaid Salah. Lamari répondait souvent que Gaid Salah était très proche de ses hommes et restait un « homme travailleur ». « Il peut nous aider beaucoup pour l’entrainement des unités et des troupes », affirmait ainsi Lamari aux détracteurs de Gaid Salah. A partir de 2003, la succession de Mohamed Lamari commençait à se poser très sérieusement d’autant plus que les tensions étaient très vives entre Abdelaziz Bouteflika et Mohamed Lamari, le général qui voulait convaincre l’institution militaire de s’opposer à un 2e mandat présidentiel de Bouteflika pour le remplacer avec Benflis.

Et à ce moment-là, Ahmed Gaid Salah saisit sa chance et se rapproche d’Abdelaziz Bouteflika en lui vouant une fidélité absolue. Le président Bouteflika, voulant neutraliser tous les généraux des années 90, à savoir ceux qu’on appelle souvent les « janvieristes »,  mise sur Gaid Salah et le nomme Chef d’Etat-Major de l’ANP le 3 août 2004. Et pour équilibrer les pouvoirs, Bouteflika opère une manoeuvre intelligence en nommant le au poste de ministre délégué auprès du ministre de la Défense nationale, une figure des généraux des années 90, à savoir le général-major Abdelmalek Guenaizia.

De 2004 jusqu’à 2013, Gaid Salah a persuadé Bouteflika d’opérer plusieurs changements aux structures de l’armée algérienne. Des changements qui ont pu renforcer le pouvoir de Gaid Salah et ses hommes qui lui jurent fidélité. A partir de 2013, des tiraillements éclatent au sein de l’institution militaire algérienne à propos du projet du 4e mandat de Bouteflika. Malade et hospitalisé en France, le général Toufik avait tenté de convaincre Bouteflika de renoncer au pouvoir en désignant un successeur aux futures élections présidentielles d’avril 2014.

L’entourage de Bouteflika est offusqué par la réaction du général Toufik et certains des hauts gradés qui lui sont proches. Gaid Salah fait jouer encore une fois sa ruse et assure à Bouteflika tout son soutien pour un 4e mandat successif. « Nous sommes venus ensemble, nous partirons ensemble », telle était la célèbre phrase que Bouteflika et Gaid Salah ont échangé lors de leurs entrevues en 2013.

Après le 4e mandat de Bouteflika, plus rien ne pouvait ralentir les ambitions de Gaid Salah, devenu à coup sûr l’homme fort de l’armée algérienne. Entre 2014-2015, Gaid Salah va s’attaquer au général Toufik, le patron du DRS, et le dernier obstacle à son super-pouvoir militaire. Et en décembre 2015, Gaid Salah fait éclater l’affaire du général Hassan, l’un des plus proches collaborateurs du général Toufik, pour anéantir définitivement le pouvoir de l’ex-patron du DRS. Le général Abdelkader Aït Ouarabi, allais le général Hassan,  fut pendant des années l’un des poids lourds au Département du renseignement et de la sécurité (DRS).

 

Et pour cause, c’est lui qui avait dirigé le Service de coordination opérationnelle et de renseignement antiterroriste (Scorat), une unité d’élite des services secrets. Inconnu du grand public (il a été nommé au Scorat sur décret présidentiel non publiable lors de sa création, en 2006), le général Hassan est réputé pour être aussi mystérieux et insaisissable que l’était son ancien chef, Mohamed Mediène, alias Toufik.

 

Relever de ses fonctions le général Toufik à partir de septembre 2015 n’était pas suffisant pour Ahmed Gaid Salah. Ce dernier va ordonner à la justice militaire de poursuivre son ami le plus proche le général Hassan  pour « destruction de documents et infractions aux consignes ». Jugé à huis clos le 26 novembre par le tribunal militaire d’Oran, il a écopé de cinq ans de prison ferme. Et pour convaincre le Président Bouteflika d’appuyer cet acharnement judiciaire, Gaid Salah ira jusqu’à présenter à la présidence de la République un rapport d’enquête dans lequel le général Hassan est accusé d’avoir subtilisé « 4 missiles » saisis à des groupes terroristes dans le Sahel pour les utiliser dans un projet d’attentat contre l’avion présidentiel d’Abdelaziz Bouteflika !

Un projet d’attentat que nourrirait secrètement le général Toufik et ses alliés défavorables au 4e mandat. L’affaire avait suscité à l’époque une énorme polémique au sein des rangs de l’armée algérienne. Certains étaient offusqués, d’autres choqués. Mais le rapport de Gaid Salah est passé comme une lettre à la poste et la Présidence a fini par approuver l’emprisonnement du général Hassan et sa disgrâce. Le général Toufik est définitivement humilié et écarté du pouvoir, GAID Salah devient ainsi le seul maître à bord…

Algérie Part racontera à ses lecteurs et lectrices les dessous de l’ascension de Gaid Salah à partir de 2015-2016 dans une seconde partie.