Révélations. L’affaire Algérie Ferries, un scandale « politique » qui cible le général-major M’henna Djebbar

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L’affaire Algérie Ferries qui a éclaté le 2 juin dernier n’est aucunement un scandale économique. Il s’agit plutôt d’un scandale politique qui a été « fomenté » par des cercles puissants au sein du sérail algérien dans le seul but de cibler le général-major M’henna Djebbar,  l’actuel patron de la Direction Générale de la Lutte contre la Subversion (DGLS), l’un des plus importants services de renseignement algériens, créé en novembre 2021 pour surveiller et enquêter sur les mouvements politiques dissidents. Le principal accusé et incriminé dans l’affaire Algérie Ferries est le beau-frère du général-major M’henna Dejbbar, a pu confirmer Algérie Part au cours de ses investigations.  

En effet, Kamel Issad, l’ex-PDG d’Algérie Ferries limogé le 2 juin dernier par le président Abdelmadjid Tebboune, après la grogne des usagers en France en raison de dysfonctionnements dans la vente de billets, est le frère de l’épouse du général-major M’henna Djebbar. Selon nos investigations, le scandale Algérie Ferries a été sciemment provoqué dans le seul but de déstabiliser ce puissant général algérien qui est promis pour devenir le futur coordinateur des services secrets algériens. Un poste pour lequel M’henna Djebbar est pressenti depuis des longs mois et qui pourrait lui revenir à partir du 4 juillet prochain, date à laquelle le président algérien Abdelmadjid Tebboune devrait définitivement trancher sur le choix de celui qui est amené à devenir le nouveau patron des services secrets algériens. Et visiblement, dans cette course pour ce poste très sensible, tous les coups sont permis.

C’est dans ce contexte brûlant que le scandale Algérie Ferries a éclaté. Un scandale qui a pris une dimension inédite et gravissime lorsque la justice algérienne a décidé le 10 juin dernier de placer en détention provisoire Kamel Issad dans le cadre d’une enquête pour corruption après le départ d’un ferry de Marseille vers Alger presque vide en dépit d’une forte demande.

Cette décision avait été prise après que le lancement le 23 mai de la vente de billets pour l’été par Algérie Ferries en France avait tourné au chaos aux abords des agences de la compagnie dans plusieurs villes françaises en raison de dysfonctionnements. Le pôle économique et financier au parquet d’Alger avait annoncé que les deux responsables limogés ainsi que cinq autres dirigeants d’Algérie Ferries faisaient l’objet d’une enquête «pour des faits de corruption ayant porté atteinte aux citoyens et à la Société nationale de transport maritime», selon un communiqué du ministère de la Justice.

Kamel Issad ainsi que le directeur commercial de la compagnie ont été placés  en détention provisoire dans le cadre de l’enquête, selon la même source. Le vice-président d’Algérie Ferries et le chef du département informatique ont été placés sous contrôle judiciaire.

Officiellement, l’enquête judiciaire a été ouverte après l’arrivée à Alger le 2 juin du navire Badji Mokhtar 3 en provenance du port de Marseille avec 72 passagers et 25 voitures à bord seulement alors qu’il a une capacité de 1.800 passagers et plus de 600 voitures et ce malgré le fait qu’un grand nombre de passagers souhaitaient obtenir des places.  Kamel Issad et 6 autres suspects sont officiellement poursuivis pour « dilapidation délibérée et utilisation illicite des biens et des fonds publics, abus de fonctions et enrichissement illicite » selon le communiqué du ministère de la Justice.

Or, selon nos investigations, Kamel Issad est lui-même la principale victime de cette utilisation illicite des biens et des fonds publics. De nombreux éléments matériels et factuels recueillis par Algérie Part au cours de notre enquête démontrent que les réservations pour la vente des billets du Badji Mokhtar 3 ont été bloquées dans des circonstances troublantes par le département informatique d’Algérie Ferries. Ce blocage orchestré depuis Alger a saboté l’opération de vente des billets provoquant ainsi une immense débandade devant l’agence commerciale d’Algérie Ferries à Marseille. Et c’est le Chef d’escale d’Algérie Ferries à Marseille qui a fait croire aux voyageurs exaspérés et en colère que ce blocage des ventes des billets a été décidé par le PDG Kamel Issad.

Cette information s’est répandue ensuite comme une traînée de poudre provoquant une très vive polémique. La machination fonctionne merveilleusement bien et face à l’ampleur prise par le scandale des billets du Badji Mokhtar sur les réseaux sociaux, la Présidence algérienne a réagi de façon épidermique sans diligenter une enquête approfondie en décidant de limoger brutalement Kamel Issad. Et pourtant, sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes s’étaient plaints du fonctionnement de la plateforme de réservation d’Algérie Ferries et de ne pas réussir à acheter de billets pour une traversée durant l’été, assurant que toutes les dessertes étaient complètes jusqu’au mois de septembre. La gestion de cette plateforme relève du département informatique d’Algérie Ferries qui était à l’origine de tous les blocages  de la billetterie ayant provoqué par la suite un scandale aux proportions inédites.

Selon nos investigations, ce département informatique était resté sous l’emprise de l’équipe de l’ancien PDG d’Algérie Ferries, Ahcene Graïria qui avait cédé sa place en octobre 2021 à Kamel Issad. Un changement qui n’a jamais été digéré par le clan de l’ex-PDG. Un clan affairiste qui profitait d’un florissant business à bord des navires d’Algérie Ferries avec la complicité de nombreux douaniers responsables de divers services de contrôle au niveau des ports algériens lesquels traitaient régulièrement avec les barons du marché informel pour assurer le transport illicite de plusieurs produits très prisés entre les deux rives de la Méditerranée à l’image des cigarettes, des smartphones ou des vêtements de luxe ainsi que des produits d’électroménager.

Un business qui a été fortement perturbé depuis l’arrivée aux commandes d’Algérie Ferries de Kamel Issad. Force est de constater que ce dernier jouissait d’une grande crédibilité auprès de ses collaborateurs notamment en raison de l’efficacité et disponibilité avec laquelle il dirigeait la délégation régionale à Marseille de l’Entreprise nationale de transport maritime de voyageurs (ENTMV), connu aussi sous le nom commercial d’Algérie ferries.

Kamel Issad était également apprécié par ses collaborateurs et les clients de l’armateur public algérien pour avoir mené à bien plusieurs projets stratégiques comme le développement du réseau de vente à travers l’agrément d’agences de voyages en France et Europe entre 2014 et 2015. Il est à noter que Kamel Issad est devenu commandant des ferries de l’ENTMV avant d’être nommé au poste clé de Marseille. De nombreuses sources attestent de sa rigueur et de son professionnalisme. Dés son arrivée à la tête d’Algérie Ferries, Kamel Issad s’est attaqué à des intérêts occultes au sein de la compagnie publique maritime à l’image du dossier de la vente du navire  Tarik Ibn Zyad qui était dans un état indescriptible, abandonné à la pêcherie d’Alger, complètement rouillé.

Il y avait une résolution pour vendre le navire par le conseil d’administration de l’ENTMV. Ce qui aurait provoqué un lourd préjudice financier à l’ENTMV.  « Lorsque je suis arrivé au conseil d’administration de l’entreprise, on m’a indiqué qu’il y avait une résolution de vente du Tariq. J’ai refusé de le vendre. On m’a posé la même question au ministère (des transports, ndlr), je leur ai également répondu que je refusais de le vendre », avait révélé à ce sujet Kamel Issad au début du mois de mars dernier  lors de son audition par la Commission des Affaires étrangères et de la Communauté nationale à l’étranger de l’Assemblée populaire (APN). « Je connaît la valeur ce bateau », avait-t-il dit, en ajoutant que le « Tariq Ibn Zyad », a « lui seul, en 1995, faisait vivre toute l’entreprise (l’ENTMV) ». Ces prises de position en faveur des intérêts suprêmes de l’ENTMV et du Trésor Public ont fortement déplu aux affairistes qui faisaient main basse sur le secteur du transport maritime.

Profitant, par la suite, de cette guerre de clans déclenchée dans le sillage de la course pour le poste de patron des services secrets algériens, Kamel Issad est devenu une proie facile et une cible privilégiée en raison de lien de parenté avec M’henna Djebbar. Ses détracteurs ont tiré profit de ce contexte politique malsain pour lui porter un dernier coup fatal en orchestrant une machination ordurière dans laquelle certains magistrats du tribunal de Sidi M’hamed à Alger ont joué le premier rôle.