Le paradoxe de l’Algérie : la harga s’aggrave au moment où le régime est renforcé par une nouvelle aisance financière

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Marketing graduate Belbai Abdelghani is pictured at Sidi Salem beach, 600 km (372 mi) west of Algiers. Picture taken February 05, 2009. Up to half of Algeria's young men are tempted by illegal migration to Europe. To match feature ALGERIA-MIGRANTS REUTERS/Louafi Larbi (ALGERIA) - GM1E52P1EKN01

C’est un véritable paradoxe. Ce paradoxe est celui de cette « Nouvelle Algérie » qui est ébranlée dans des proportions inédites et horribles par le fléau de la harga. Un fléau qui s’aggrave alors que le régime algérien est renforcé par une aisance financière prometteuse grâce à l’augmentation des cours mondiaux des hydrocarbures. Ce paradoxe algérien a interpellé le Monde Diplomatique, la prestigieuse publication française, fondée en mai 1954 par Hubert Beuve-Méry, l’un des plus célèbres et influents journalistes de l’histoire de France, comme supplément au quotidien Le Monde et qui dispose aujourd’hui d’une rédaction indépendante dont la ligne éditoriale est associée à la gauche antilibérale portant un regard très critique sur la mondialisation.

A l’occasion du soixantenaire de l’Indépendance du pays, le Monde Diplomatique a consacré tout un long reportage traitant de la situation actuelle de l’Algérie dans son édition du mois de juillet dernier. Le Monde Diplomatique note à ce propos que la célébration des 60 de l’Indépendance de l’Algérie « intervient dans un climat social morose ». « L’émigration clandestine, notamment à destination des côtes espagnoles, s’aggrave quand, dans le même temps, le régime, renforcé par une aisance financière due à la hausse des cours des hydrocarbures, entend empêcher le retour des manifestations populaires de 2019 », constante la même source qui a tenté de décrypter les enjeux et sources de ce malaise minant profondément la société algérienne au lendemain d’un Hirak qui promettait des perspectives politiques, sociales et économiques enchanteresses pour l’avenir de notre pays.

« À l’approche du 5 juillet, date du soixantième anniversaire de l’indépendance, les Algériens sont régulièrement confrontés au décompte macabre de ceux qui périssent en cherchant à quitter coûte que coûte leur pays. À la mi-mai, dix-neuf personnes se sont noyées après le naufrage de leur embarcation au large des côtes de Fouka, à cinquante-cinq kilomètres à l’ouest de la capitale. Le 4 juin, la mort de deux amis ayant réussi à passer les mailles de la surveillance de l’aéroport Houari-Boumediène d’Alger pour se faufiler dans la soute d’un avion d’Air Algérie a suscité l’émoi général. Les deux jeunes gens se sont filmés, rigolards, à un quart d’heure du décollage de l’appareil. Ils pensaient aller à Barcelone, un trajet de quarante-cinq minutes. Mais l’avion a effectué une rotation bien plus longue, et leurs corps meurtris par le froid et le manque d’oxygène ont été retrouvés à son retour à Alger. Les deux victimes avaient été inspirées par la réussite miraculeuse d’Aymen, 16 ans, survivant, le 9 mars, d’un voyage clandestin dans la soute d’un avion reliant Constantine à Paris », peut-on lire ainsi dans ce grand reportage réalisé par un envoyé spécial du Monde Diplomatique à Alger.

La même prestigieuse publication très suivie par les élites dirigeantes dans les pays francophones a fait remarquer également que la harga en Algérie est devenue un « projet de vie » et ne relève nullement « de la simple question d’argent ». Le Monde Diplomatique a établi également un lien direct et une relation de cause à effet entre les excès de l’autocratisme du régime algérien et l’aggravation du fléau de la harga dans le pays.

« «L’Algérie nouvelle», slogan mis en avant depuis l’arrivée au pouvoir de M. Abdelmadjid Tebboune en décembre 2019, ne semble guère différer de l’autoritarisme de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika. Depuis avril, il est bien question d’une politique de la «main tendue», mais ses contours restent flous et la répression continue », indique à ce sujet le reportage du Monde Diplomatique.

« Dans l’Algérie nouvelle, un simple post sur Facebook peut vous conduire en prison. On ne peut même plus exprimer sa mauvaise humeur sans risquer une convocation au commissariat », explique dans le reportage du Monde Diplomatique un militant défenseur des Droits de l’Homme qui témoigne anonymement par crainte des « représailles » des autorités algériennes. Par prudence, de nombreux activistes algériens ont déserté les réseaux sociaux, déplore dans ce sillage le reportage du Monde Diplomatique.

Cette terreur politique qui s’est abattue sur l’Algérie depuis l’échec du Hirak a semé la « déprime » au sein de la société algérienne provoquant ainsi un intense désir de fuir le pays et d’aller chercher la liberté, la vie tout simplement ailleurs à l’étranger.  « Après l’euphorie du Hirak, quand l’estime de soi d’une bonne partie des Algériens atteignait le zénith, les réseaux sociaux reflètent désormais une inclination à la déprime voire à la haine de soi », conclut ainsi ce reportage poignant du Monde Diplomatique qui a le mérite de mettre en exergue les conséquences et dimensions alarmantes de ce nouveau paradoxe algérien. Celui d’un pays qui s’enrichit officiellement alors que sa population déprime et cherche à fuir son quotidien misérable et sinistre.