L’Algérie a confié ses plus précieux gisements de phosphate à une petite société chinoise qui n’a même pas de site web opérationnel

0
450

Le méga-projet de l’exploitation des précieux gisements de phosphate de Tébessa sera certainement le futur méga-scandale qui ne manquera pas d’ébranler la « Nouvelle Algérie » née depuis la chute du régime Bouteflika dans le sillage du Hirak du 22 février 2019. Et pour cause, les autorités algériennes ont confié l’exploitation de cette importante richesse nationale à deux sociétés chinoises qui n’ont aucune référence internationale prestigieuse dans ce domaine industriel sensible. Mieux encore, l’une de ces deux sociétés chinoises chargées de la production des futurs produits dérivés du phosphate algérien n’a même pas de site internet ! 

Oui, Wuhuan Engineering Co. Ltd et Yunnan TIAN’AN Chemical Co. Ltd sont les deux sociétés chinoises qui ont été sélectionnées par le gouvernement algérien pour s’associer à ASMIDAL, filiale de Sonatrach, et le groupe industriel étatique Manadjim Eldjazair (MANAL), pour le lancer le Projet Phosphates Intégré (PPI) de Tébessa dont l’ambition est de produire à terme 5,4 millions de tonnes d’engrais par an. Ce méga-projet nécessitera, par ailleurs, un investissement de 7 milliards de dollars USD pour induire  un essor socio-économique considérable dans la région Est du Pays notamment par la création d’environ 12 000 emplois en phase construction et à terme, en phase exploitation, environ 6 000 emplois directs et 24 000 emplois indirects.

Les ambitions sont louables et nobles. Mais le profil des deux partenaires chinois choisis par le gouvernement algérien ne correspond pas du tout aux exigences de ce méga-projet.

Prenons le cas de la société chinoise de Yunnan TIAN’AN Chemical Co. Ltd. Dans le communiqué du groupe Sonatrach rendu public hier 22 mars, il est précisé qu’il s’agit d’une société de production d’engrais azotés et phosphatés parmi les plus connues en Chine. « TIAN’AN est expérimentée dans la gestion de la pro- duction d’engrais et dispose d’un large réseau de commercialisation en Chine, aux États-Unis, au Moyen-Orient, en Asie du Sud-Est et de plus de 10 000 franchisés et distributeurs dans le monde », avait prétendu la direction générale de Sonatrach.

En vérité, Yunnan Tianan Chemical Co., Ltd est une petite société chinoise qui n’a même pas de site internet opérationnel et digne ce nom. Située à Kunming dans la région de Yunnan, au sud de la Chine, une région réputée pour ses mines de sel et de phosphate, Yunnan Tianan Chemical Co., Ltd emploie seulement 2 007 employés et n’existe officiellement que depuis 2003. Ses résultats financiers ne sont pas du impressionnants et elle ne dispose d’aucun prestige dans le secteur industriel. Il s’agit réellement d’une petite toute petite société chinoise spécialisée dans la fabrication et la distribution d’engrais chimiques et de matériaux et produits chimiques. Comment peut-elle assurer le développement d’un aussi gros méga-projet comme celui du PPI de Tébessa, considéré comme l’un des plus plus importants projets industriels à l’échelle du continent africain ?

La réponse est évidente : la Yunnan Tianan Chemical Co., Ltd ne peut en aucun cas faire l’affaire pour réussir ce méga-projet. Comme il a été expliqué auparavant par Algérie Part, cette petite société chinoise est liée à une autre grande société qui est nettement plus connue et plus puissante. Il s’agit de la Yunnan Yuntianhua Co., Ltd. Située dans la même région et financée par les mêmes investisseurs ou actionnaires, Yunnan Yuntianhua emploie plus de 11 845 employés au total sur l’ensemble de ses sites industriels et génère depuis 2020 plus de 7,92 milliards de dollars USD de revenus par an. Elle est même cotée à la bourse de Shanghai.

C’est avec cette société que le gouvernement algérien devait composer initialement pour réaliser le méga-projet du PPI de Tébessa. Mais Yunnan Yuntianhua est dominé par un actionnaire israélien, à savoir le groupe Israel Chemicals (ICL) qui est entré en janvier 2016 au capital du Chinois Yunnan Yuntianhua. Il avait pris 15 % des parts de ce groupe spécialisé chinois en échange d’environ 250 millions de dollars. ICL et Yunnan Yuntianhua sont associés dans des projets clés et stratégiques depuis au moins 2014/2015.

Au regard de l’hostilité apparente de l’Algérie à toute normalisation avec Israël, les autorités algériennes ont remplacé Yunnan Yuntianhua Co par  la Yunnan Tianan Chemical Co, une société qui peut être considérée comme une petite filiale déguisée de la première importante société chinoise liée à des intérêts israéliens.

La deuxième société chinoise choisie comme associée par l’Algérie est la  Wuhuan Engineering Co. Ltd. Certes, c’est une société internationale d’ingénierie intégrant la recherche et le développement techniques, la technologie d’ingénierie, les services d’ingé-
nierie et les opérations industrielles. Elle existe effectivement depuis  1958, Mais WUHUAN Engineering a réalisé jusque-là que des projets de conception d’ingénierie en Chine et à l’étranger. Elle n’a aucune expérience avérée ni aucun savoir-faire particulier dans la réalisation des travaux de grands complexes industriels pour l’exploitation de vastes et importantes mines.

A titre d’exemple, entre 2008 et 2011, WUHUAN Engineering a travaillé sur le projet de l’usine de production d’acide phosphorique du groupe Groupe Chimique Tunisien (GTC) en Tunisie. Mais dans ce projet, cette société chinoise elle s’est chargée seulement de la conception de l’ensemble du projet, sa réalisation a été soit directement confiée à des sous-traitants. C’est avec la même formule que cette société chinoise a travaillé au Vietnam sur un important projet d’engrais chimiques entre 2008 et 2012. Cette société a réalisé également de nombreuses études et des expertises pour des rénovations et des projets d’expansion d’usines d’engrais azotés au Vietnam, en Chine ou Indonésie.

Au regard de sa taille et de son envergure industrielle, le PPI de Tébessa dépasse de loin les capacités de Wuhuan Engineering dont les références mondiales ne lui permettent pas de prendre en charge le développement d’un tel méga-projet.

Il est à souligner enfin que l’Algérie nourrit l’ambition depuis plusieurs années d’augmenter sa production de phosphate de 1 à 10 millions de tonnes par an d’ici 2022 et se positionner comme l’un des premiers exportateurs de phosphate au monde. L’Algérie se base sur d’importantes réserves de phosphates de plus de 2,2 milliards de tonnes, plaçant notre pays au troisième rang dans le monde en termes de réserves de cette importante matière première.

Il faut savoir que le sous-sol algérien héberge également des milliards de tonnes de phosphate et d’immenses réserves de manganèse. Les autres matières premières comprennent l’or, l’uranium, le cuivre, le zinc, le plomb, mais également les terres rares ou encore le tungstène. Avec toutes ces richesses, l’Algérie pourrait enfin diversifier son économie. Mais pour ce faire, il lui faudrait s’allier à des partenaires fiables et rigoureux. Ce n’est guère le cas du projet du phosphate de Tébessa.