Grand entretien avec Karim Tabbou : « La main tendue de Tebboune, une manœuvre politicienne »

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Militant politique connu pour sa fureur contre le régime politique en place en Algérie, ancien collaborateur du chef historique Hocine Ait Ahmed en qualité de premier secrétaire du FFS, un des principaux fondateurs du parti non agrée l’Union Démocratique et Sociale (U.D.S). Karim TABBOU a été consacré figure de proue du Hirak, un soulèvement populaire en parfaite cohésion avec son allure d’homme d’actions et opposant farouche du pouvoir. Ne mâchant pas ses mots et sans détour, il tient un discours attractif, vrai et percutant. En Algérie, il est impossible d’évoquer la lutte politique sans parler de cet érudit militant qui ne laisse personne indifférent, ses amis, ses partisans et surtout ses adversaires. Accusé d’avoir attenté au moral de l’armée et d’avoir porté atteinte à l’unité nationale, il a écopé d’une peine de prison de plus de neuf mois, il est poursuivi en justice dans plusieurs affaires liées à son engagement politique, il est convoqué plusieurs fois pour comparaitre devant la police judiciaire. Dans cet entretien et malgré les menaces et les restrictions, Karim TABBOU parle sans tabous sur les sujets politiques d’actualités nationales et internationales.

 

Tout d’abord merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Vous avez été arrêté ces jours-ci avant d’être relâché et puis vous êtes re-convoqué plusieurs fois par la police, à quoi rime tout cela ?

C’est une persécution policière et judiciaire menée contre les militants du Hirak. Depuis le 11septembre 2019, date de ma première arrestation, je subis un harcèlement continu, des accusations à l’emporte pièces et des parodies de procès devenues un feuilleton interminable. La contre révolution est là, elle est menée contre toutes celles et tous ceux qui, un jour du 22 février 2019, ont osé défier la peur et revendiquer le changement du système politique dans notre pays. Vous voyez bien que pour contrecarrer le tout pacifique du Hirak, le pouvoir a mobilisé toute son armada politique, sécuritaire et médiatique pour stopper cette dynamique citoyenne et lui imposer une logique du tout sécuritaire, fait d’interdictions et de restrictions politiques. Le pouvoir est vaincu sur le plan politique, défait sur le plan psychologique, il tente de se maintenir par la force. C’est pourquoi, il tente d’intimider les militants et les contraindre au silence par le chantage judiciaire et la menace.

 

Karim TABBOU dérange-t-il à ce point-là?

La question ne concerne pas que Karim TABBOU, le pouvoir en place ne croit ni à la démocratie, ni à la notion de contrepouvoir, ni à la presse libre, ni à la justice indépendante… !!! Il se croit au-dessus de tout, la pensée unique fait office de culture d’Etat et quiconque émet un avis contraire au discours officiel est considéré comme ennemi de la patrie. Personnellement, je refuse de me soumettre à cette logique de silence, d’indifférence et de complicité. Je continue de défendre mes opinions malgré les injures et les insultes ; Je continue de me battre contre la pensée unique malgré ces adeptes et ces opportunistes ; Je continue de persévérer dans mon combat malgré les embûches dressés sur mon chemin ; Je continue de m’opposer pacifiquement à ce pouvoir et ses valets malgré leurs pratiques violentes et abjectes ; Je continue de lutter contre tous ces charlatans politiques malgré les complicités dont ils jouissent ; Je continue de maintenir cette ligne de conduite politique d’intransigeance sur les idéaux démocratiques malgré toutes ces tentatives de corruption et ces appâts ; Je continue de dénoncer toutes les atteintes aux droits de l’homme malgré les mensonges et les ruses. Je refuse de me laisser entrainer dans les polémiques stériles, je reste convaincu que le peuple saura faire la différence entre les militants de convictions et les imposteurs.  Je continue de militer pour la justice et la liberté, malgré les pressions judicaires et les restrictions ;

Mais bien au-delà de tout l’imbroglio judiciaire dans lequel vous baignez, peut-on connaitre votre analyse et surtout votre regard sur ce qui se passe actuellement dans le Monde, notamment après l’invasion Russe de l’Ukraine ?

Le Monde vit une situation explosive, un moment dramatique, alors que les dégâts et les plaies de la Covid 19 n’ont pas été pansées, souffle de nouveau le vent de la guerre aux portes même de l’Europe. Il est à se demander si ce monde n’est pas à ce point voué aux malheurs ? En tout cas, le dérèglement est majeur puisque les efforts diplomatiques engagés jusque-là n’ont toujours pas réussi à taire le bruit des bombardements et à mettre fin à la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine. Malheureusement, nous constatons amèrement que notre monde a atteint son seuil d’incompétence politique au point de ne pas pouvoir agir pour arrêter une guerre dont seuls les ukrainiens et collatéralement les plus vulnérables de ce monde payeront le prix ! Comment peut-on qualifier l’attitude des dirigeants de ce Monde qui proclament pourtant dans toutes les chartes et conventions internationales les principes modernes de la paix et de la liberté ?

De cynisme ? Le constat est là : les plus puissants sont en train d’écraser toutes ces valeurs humaines, ils ont imposé une géopolitique cruelle qui banalise la guerre et banalise la mort ! Bien que les opérations militaires se déroulent à Kiev et dans d’autres villes ukrainiennes, les répliques géopolitiques toucheront le monde entier. Le conflit s’enlise, le bilan des pertes humaines est sinistre et les destructions sont estimées à plus de six cent milliards de dollars. La surenchère guerrière bat son plein, les acheminements d’armes sont menés à ciel ouvert et les menaces de recourir à l’usage des armes nucléaires n’a jamais été aussi plausible. Des analystes mettent en garde contre les risques de contagion du conflit qui entrainera inévitablement une récession économique et de graves perturbations du marché mondial. Sur les plans politique et militaire et contrairement aux affirmations des adeptes du gigantisme militaire, la Russie sortira de ce conflit affaibli économiquement et mise en cause politiquement pour des crimes de guerre commis en Ukraine. Les clivages hérités de la guerre froide sont toujours en vigueur ; d’un côté l’alliance de l’occident qui comprend les Etats Unis d’Amérique, l’Australie, la Nouvelle Zélande, le Royaume uni, le Canada et la majorité des pays de l’Europe et de l’autre côté, la Russie, la Chine et à un degré moindre l’Inde et quelques pays du tiers monde. Encore une fois, cette guerre ne fera qu’approfondir les déchirures et aggraver les déséquilibres économiques, ce qui peut entrainer d’ailleurs un élargissement de l’espace de rivalités. Des régions entières et des pays risquent de devenir le théâtre de ces luttes ! Personnellement je pense que même si les sursauts de paix semblent être lointains sur le court terme, il est plus qu’impérieux que des voix sages et conscientes s’élèvent pour stopper les escalades de guerre avant qu’elles atteignent le point de non-retour. La preuve est que la spirale de sanctions et de contre-sanctions économiques, ces embargos commerciaux, ces chantages par l’énergie et les matières premières, la flambée des prix des produits de large consommation, entrainera une grave crise de pénuries alimentaires qui commence à avoir un impact considérable allant jusqu’à impliquer de sérieux risques de famine dans plusieurs régions du monde. Des Etats vont s’endetter, ceux dont les économies dépendent des énergies fossiles seront au centre de ces turbulences et comme toujours, les plus vulnérables qui subissent déjà les effets néfastes du changement climatique, subiront des chocs et des crises de plein fouet.

 

Certains évoquent même de probables poursuites pénales contre Poutine à propos de crimes contre l’humanité qui auraient été commis en Ukraine ?

Si les faits sont confirmés par des observateurs indépendants, le recours disproportionné aux bombardements de zones d’habitation, des hôpitaux, des écoles et des lieux publics relève de crimes abominables que rien ne peut justifier. Encercler, affamer des populations civiles et ne pas autoriser des accès humanitaires, relève d’un chantage immoral et peut même être qualifié de crime contre l’humanité. En commettant de telles violations du Droit International Humanitaire, Vladimir Poutine s’enferme dans une spirale qui le conduira droit vers les tribunaux internationaux.

Quelle est la place de l’Algérie dans tous ces remous qui secouent le monde ?

Depuis le début de « l’opération militaire » Russe contre l’Ukraine, l’Algérie, comme beaucoup de pays, a choisi une attitude de silence. Les enjeux de ce conflit sont tellement importants que l’attitude la moins couteuse serait de ne pas se laisser entrainer sur un terrain mouvant. Des pays, jadis importants et comptant sur l’échiquier international, sont bousculés par cette guerre ; les enjeux sont majeurs et les incidences géopolitiques et économiques sont importantes. Des spécialistes pensent que la guerre s’étendra dans le temps puisque ses dessous vont plus loin que l’affaiblissement de la Russie, il s’agit pour l’occident de ralentir la montée fulgurante de la Chine. Inévitablement donc, les pays traditionnellement arrimés à Moscou subiront de rudes épreuves dans l’avenir. La destitution récente et le remplacement illico-presto, sur injonctions extérieures évidentes, du premier ministre pakistanais, Imran Khan soupçonné d’entretenir des affinités personnelles avec Poutine, atteste justement de cette détermination de l’occident à ne laisser aucun point d’ancrage pour la Russie.

 

Certains pensent que l’Algérie ne changera pas de cap stratégique et maintiendra sa préférence pour la Russie sur le reste de l’occident ?

L’Algérie devrait-elle se contenter d’un partenariat ordinaire ou continuera-t-elle sa coopération militaire et stratégique avec la Russie ? Evidemment, dans un pays de dictature, cette question n’est pas du ressort des hommes politiques et encore moins des universitaires. Elle est intimement liée à la volonté des vrais décideurs. Mais au lieu de parier sur un conflit dont nous n’avons aucune maitrise, il est temps pour nous les Algériens de réfléchir aux perspectives, aux choix stratégiques futurs pour s’assurer au minimum une place respectable dans ce monde. Cette perspective exige de nous que l’on fournisse un effort colossal de réflexion et surtout un changement de cap politique, diplomatique, économique et culturel. Changer de cap, c’est adopter la modernité dans notre système de pensée au niveau de l’école, de la loi, de l’économie, adopter la démocratie comme système de gouvernance qui exige de tout un chacun l’obligation de rendre des comptes au respect du principe d’alternance démocratique au pouvoir et adopter les principes de la justice comme moyen d’arbitrage des rapports entre les citoyens et avec l’Etat. Il ne s’agit pas de s’européaniser, s’occidentaliser où s’orientaliser, mais juste respecter et appliquer les principes de l’Etat de Droit et mettre fin à la corruption qui fait suffoquer notre économie, à la déliquescence des institutions qui étrangle l’Etat, à la répression devenue un obstacle à l’émancipation intellectuelle de l’Algérien et à la médiocrité, source de la désintégration sociale, du chômage massif et la désespérance. Rester bloqué par ce système obsolète qui soumet l’Etat à l’autorité de l’Armée et qui réduit les institutions à une espèce de bureaucratie rentière, encadrée et maintenue par une police politique omniprésente, c’est prendre le chemin à contre sens de l’histoire ! Il arrivera le jour où regretter que nos vulnérabilités soient aiguisées et exploitées et que les surenchères culturalistes, identitaires, ethnicistes et religieuses prennent le dessus sur tout et que tout se radicalise, sera sans utilité.

Êtes-vous craintif à ce point pour l’avenir de votre pays alors que des observateurs parient sur un rôle déterminant de l’Algérie dans toute la région méditerranéenne. N’est-il pas plus objectif que de prendre en considération quelques atouts économiques et même politiques de l’Algérie ?

L’attitude « tactique » du chef de l’Etat qui a fait l’impasse sur le conflit opposant la Russie au Monde occidental, montre toute la gêne et l’hésitation craintive de l’Algérie à assumer un discours clair sur cette question. Même la formule traditionnelle de « non-ingérence dans les affaires internes » n’a pas été évoquée. Ne pas susciter une quelconque incompréhension des uns et des autres est essentiel. D’ailleurs lors de son entretien avec le chef de la diplomatie américaine, le chef de l’Etat a délibérément laissé de côté la question de la guerre Russe contre l’Ukraine, non pas qu’il considère comme secondaire, loin s’en faut, mais en raison même de l’importance de cette question et surtout de l’embarras où se trouve notre pays. Compte tenu de la nature de la principale activité économique de l’Algérie, fortement liée au pétrole et au Gaz et qui est étroitement dépendante du marché international, l’Algérie hésite entre le choix des dividendes économiques qu’elle peut tirer du contexte actuel et sa relation stratégique avec la Russie.

 

Quels sont les éléments qui vous font dire que l’Algérie s’est positionnée du côté russe dans ce conflit qui l’oppose au monde occidental ?

Même si officiellement l’Algérie proclame sa neutralité et son équidistance de l’Est comme de de l’Ouest, Dans les faits, les accointances avec la Russie sont plus fortes. Les faits sont là et ils sont têtus, ils apportent la démonstration que les prises de position de l’Algérie, restent globalement favorables à son allié politique et militaire. Le premier fait, l’abstention de l’Algérie lors du vote de la résolution adoptée par les Nations Unies exigeant l’arrêt des opérations militaires en Ukraine, montre bien l’assentiment de l’Algérie pour les actions de Poutine. L’abstentionnisme, tout en donnant l’apparence de neutralité, ne concourt pas à modifier les données du terrain, bien au contraire il les maintient en l’état. Il est certes vrai que cette guerre n’est ni la nôtre et ni celle de nos voisins africains, il n’en demeure pas moins que les pays se revendiquant chantres des valeurs de paix et du principe immuable de non-ingérence dans les affaires internes de pays souverains, devront condamner l’invasion de l’Ukraine et dénoncer la barbarie et les violences faites aux civils. Le contraire serait une approbation de la guerre. Personnellement je considère qu’au-delà de sa dimension géopolitique et de ses corollaires économiques et culturels, cette guerre déclarée par la Russie contre l’Ukraine doit faire l’objet de sévères et fermes sanctions. Le deuxième fait, le vote négatif de l’Algérie sur la suspension de la Russie de son siège au Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies, confirme sa solidarité avec Poutine. Pour les pays qui ont voté contre cette résolution, la notion des droits de l’homme n’est qu’un luxe occidental.

En tant que militant des droits de l’homme, je suis content de cette exclusion ! C’est un acte majeur, au-delà de ses dessous politiques probables, c’est un hommage rendu aux opposants Russes qui croupissent dans les prisons. Je pense que bien au-delà d’une résolution de circonstances, les institutions internationales devront arrêter cette hypocrisie et asseoir des mécanismes concrets pour protéger les droits de l’homme partout dans le monde. Comment est-il possible que des Etats liberticides, ne respectant aucun de leurs engagements internationaux en matière de respect et de promotion des droits de l’homme, continuent de siéger dans une aussi prestigieuse institution. Il est grand temps pour la communauté internationale d’envisager un mécanisme exécutoire qui permette l’exclusion d’un Etat membre au signalement d’une grave atteinte aux droits de l’homme. Les Etats qui comptent encore des détenus d’opinion devront être exclus ; rien ne doit justifier la suspension des libertés collectives, de la prise de mesures et des législations « spéciales », contraires aux chartes internationales relatives aux droits de l’homme. Tous les Etats du monde devraient s’acquitter de toutes leurs dettes envers les questions des droits et des libertés. Les Etats dont la législation nationale est liberticide et constituant des obstacles à l’exercice des droits de manifestation, d’expression et d’organisation devront être exclus de cette institution. L’Arabie saoudite, la Chine, l’Algérie, l’Egypte, la Turquie, la Birmanie, l’Iran, la Russie, le Maroc, la Corée du Nord, l’Israël et bien d’autres pays ne devront pas y siéger. Accepter que l’un de ces pays siège dans cette institution c’est commettre un affront et un forfait contre la liberté.

 

Justement pour revenir à l’entretien du chef de l’Etat avec le chef de la diplomatie américaine, l’Algérie tente de convaincre de la justesse de ses positions politiques sur les conflits qui minent la région du Sahel et surtout de son rôle majeur ?

Sur les questions du Sahel, le chef de l’Etat a fait preuve d’un manque de maitrise des enjeux qui l’entourent. La crise au Sahel est multidimensionnelle, elle est à la fois géopolitique, identitaire et anthropologique. Le Sahel est l’otage de la trilogie impitoyable du terrorisme, richesses naturelles et des services de renseignements de différents pays qui s’activent dans toute la zone. Ajouté à cette trilogie infernale, les mercenaires étrangers venus en appui aux différentes factions militaires et politiques en conflits dans cette région compliquent d’avantage l’équation. Lorsque le chef de l’Etat explique que l’Algérie est entourée de pays qui ne lui ressemblent pas, il commet une maladresse. Les liens fraternels et de solidarité des peuples de cette région sont si forts qu’une telle assertion, venant d’un chef de l’Etat, ne peut qu’altérer et porter un coup à ces relations. Attester que notre pays est entouré de pays qui ne lui ressemblent pas, c’est faire preuve de méconnaissance de la sociologie de la région. Dans son livre intitulé « L’Algérie, cœur du Maghreb classique », l’historien –chercheur Gilbert Meynier explique la nature des liens des tribus de toute la région du Maghreb et son étendue à toute la zone qu’on appelle aujourd’hui le Sahel. Le fait incontestable et admis de tous les chercheurs et anthropologues est que le peuple de l’Afrique du Nord est uni par une histoire millénaire. Ce sont par contre les mystifications idéologiques des pouvoirs politiques dans cette région qui ont érigé ces murs de haine et de rancœurs entre ces Etats. Il faut dire également que la colonisation a semé les germes des discordes en jouant sur les cordes sensibles du tribalisme et de l’ethnisme.

 

Dans son long exposé sur la situation politique et économique qui prévaut en Algérie, le chef de l’Etat n’a prononcé aucun mot sur le Hirak populaire ?

Pendant deux années successives, notre pays a vécu un Hirak populaire unique dans les annales de son histoire. Le monde a été admiratif de ce mouvement démocratique ; des médias et des intellectuels étrangers connus l’ont même qualifié d’exemplaire. Des manifestants qui nettoient les artères après chaque manifestation, du jamais vu a commenté la presse Allemande, le civisme des Algériens force le respect titre la presse espagnole. C’est un mouvement révolutionnaire d’espoir qui a rassemblé toutes les forces démocratiques du changement. Ils étaient des millions d’Algériens à exiger le départ de ce système autoritariste et liberticide. Si le chef de l’Etat a préféré, à l’occasion de son entretien avec l’envoyé de Washington, passer sous silence cette question c’est parce qu’il garde une profonde animosité envers le Hirak qui lui a clairement signifié qu’il est illégitime et qu’il est président autoproclamé. Les Algériens savent bien que ce n’est pas sa volonté personnelle et encore moins celle de la Nation qui ont fait de lui un « président ».

 

Le chef de l’Etat a clairement affirmé devant Blinken l’approbation de l’Algérie des arbitrages américains des conflits internationaux, qu’en pensez-vous ?

Je reprends son propos : « (…) En ce qui concerne bien sûr l’arbitrage des Etats Unis d’Amérique, dans tous les conflits internationaux, nous sommes pour ! (…) ».

C’est un coup de bluff !

Les services américains connaissent bien les positions antérieures de l’Algérie sur ces conflits. Chercher l’assentiment de Washington en usant d’un tel procédé et en proclamant une telle allégation, c’est tenter de pêcher une baleine dans un aquarium. Dans un pays démocratique, une telle position fera objet de débats et même de demandes de clarifications. Le chef de l’Etat se doit de donner des explications à l’opinion publique sur son approbation de ces arbitrages américains dans les crises en Irak, Yémen, Syrie, Palestine, Venezuela, Afghanistan, Cuba…etc. C’est parce que des pans entiers de l’humanité souffrent de ces arbitrages, des millions d’êtres humains sont contraints à l’exil, à l’errance et à la misère absolue à cause de ces « arbitrages américains » impartiaux que le fait même de taire, même pour des raisons tactiques, toutes ces forfaitures, est moralement inadmissible. Avoir le courage de dire aux Américains que certaines de vos actions politiques et militaires ainsi que vos erreurs sont à l’origine de graves malheurs qui déchirent de nos jours toute une partie de l’humanité, est un triple devoir : devoir éthique, devoir de vérité et devoir de respect des mémoires.

La crise en Libye empoisonne le climat régional et risque même de devenir le malentendu majeur qui mettra fin au rêve de l’union Maghrébine ?   

Votre question se scinde en deux sous questions, la crise en Libye et la question du Maghreb. La crise en Libye est certes complexe mais les solutions ne sont pas impossibles. Il va falloir faire une autopsie de ce conflit, cerner les questions à débattre et les malentendus à résoudre et inventorier toutes les parties pesantes sur la scène politique libyenne. Les pays voisins de la Libye sont également concernés par ce conflit et sa résolution. Une partie importante de la classe politique et intellectuelle libyenne continu de nourrir des soupçons envers notre pays qu’ils accusent d’avoir soutenu le colonel Kadhafi et de lui avoir apporté assistance.

 

Justement à propos de cette question, je pense qu’il est important de le dire et de l’assumer : la crise en Libye est en partie, la résultante de 42 années de règne de l’archaïsme et la personnification de l’Etat. Tout un peuple a été l’otage d’un tyran avide de fanfaronnades, qui a régné pendant des décennies par la terreur, la corruption et l’allégeance absolue. Vu l’absence d’institutions fiables, sa chute devait donc provoquer l’écroulement et précipiter le pays dans cette spirale infernale. Aujourd’hui, l’équation politique libyenne est constituée de plusieurs variables : Les intérêts, les milices, les tribus et des facteurs extérieurs.

 

Pour trouver un meilleur management possible de tous ces éléments et engager irréversiblement la Libye dans un processus démocratique véritable, les Libyens devront faire preuve d’intelligence et de sagesse envers eux-mêmes et envers leurs voisins.

 

Lorsque le chef de l’Etat déclare : «  « (…) on a tiré les conclusions que ceux qui sont désignés ne représentent personne, à chaque fois on désigne des gens qui ne représentent qu’eux-mêmes, et on reprend, et on refait, et on reprend jusqu’à la dernière crise qu’ils ont chez eux, entre Dbiba et celui qui a été nommé, par la pseudo assemblée nationale, et ça continuera, ça continuera parce que personne parmi eux n’est représentatif de quoi que ce soit (…) » et d’ajouter que « (…) ceux qui ont des arrières pensées, remplacer l’ex- président décédé, c’est eux qui veulent régler le problème à partir du sommet, désigner un président, élire un président pour que lui fasse ce qu’il veut et s’oriente vers ceci et sur ce, ça ce n’est pas de la démocratie (…) » il s’immisce maladroitement dans des affaires qui relèvent des problèmes internes des libyens.

L’Algérie se doit de rester humble, neutre pour mériter la confiance de toutes les parties libyennes. Au lieu de se placer en donneur de leçons, notre pays gagnera à aider à la mise en place d’un vrai processus de sortie de crise. C’est parce que les ramifications de ce conflit à nos portes que nous devons agir avec une extrême prudence.

En définitif, il incombera aux parties libyennes de trouver les meilleures modalités possibles pour établir un calendrier politique clair.

 

Un tel calendrier demande à être soutenu par un système de garanties mutuelles entre tous les belligérants, lesquelles garanties devront être entérinés sous forme d’engagement à travers une résolution ferme et exécutoire des Nations Unies. Une fois le calendrier électoral est établi, une instance indépendante qui comprendra des experts onusiens encadrera toutes les étapes électorales jusqu’à la mise en place d’institutions de consensus libyen.

Je sais qu’un tel processus demande un soutien ferme et sans hypocrisie des pays voisins de la Libye, à défaut d’une vraie solution politique, les milices cruelles de Wagner sous la protection impitoyable de Poutine, les milices turques, les factions Hafter soutenues par le dictateur      El Sissi et les services de renseignements Français, Israéliens et autres, vont décapiter d’avantage ce pays qui deviendra la plaque tournante de tous les trafics.

Ce qui risque de provoquer un enlisement généralisé de toute la région du Sahel. L’Algérie qui partage environ 1200 km de frontières avec la Libye risque de se retrouver en première ligne de front.

 

La question de l’intégration Maghrébine est intimement liée à la démocratie ; sans une véritable évolution démocratique à l’échelle de toute la région du Maghreb, cette question restera prisonnière des calculs politiciens étroits des uns et des autres. Mais au lieu de maintenir ce climat de « guerre froide » entre les trois pays qui forment le Maghreb central, c’est-à-dire la Tunisie, l’Algérie et le Maroc, il est vraiment temps de penser une autre approche politique et diplomatique qui permettra de bâtir un avenir commun dans la sérénité, la solidarité et le respect. Il est de la responsabilité de l’ensemble de l’élite Maghrébine, notamment de la diaspora et les intellectuels vivant actuellement à l’étranger d’établir des passerelles de débats et de solidarité pour recréer ce socle de valeurs et d’espoirs communs, indispensables à l’émergence d’alternatives populaires et crédibles. Seules ces alternatives sont capables de soustraire nos pays de la mystification et de la schizophrénie de ces dirigeants en fin de parcours. De telles alternatives rendront futiles les frontières et mettront en synergie le potentiel naturel et humain, viviers du développement durable de toute la région.

Mis à part les voix autorisées et officielles, il est rare de trouver des hommes politiques qui s’intéressent aux questions régionales, comment vous faites pour vous forger une opinion sur telle ou telle question ?

Je suis convaincu que toutes ces questions sont imbriquées les unes aux autres. Les enjeux géopolitiques, les marchés des matières premières, les flux migratoires et bien d’autres défis, constituent des sujets qui intéressent le monde entier. Une classe politique au sens noble du terme se doit de réfléchir à toutes ces questions, sinon et à défaut, elle deviendra un jouet entre les mains des faiseurs de l’histoire.

 

Comment avez-vous analysé les propos du chef de l’Etat en réponse à la question sur la première préoccupation diplomatique de l’Algérie, la question Palestinienne ?

Sur la question Palestinienne, le chef de l’Etat déclare devant Blinken que : « (…) Le dossier Palestinien, notre position ne changera pas, il y a une décision qui a été prise au niveau de la Ligue arabe de faire la paix avec Israël et que Israël reconnaisse l’Etat palestinien. C’est ce qui a été fait c’est ce que nous suivons jusqu’à présent ; donc c’est la paix contre les territoires, mais nous n’avons aucune animosité vis-à-vis d’eux, le seul problème c’est la Palestine, rien d’autre (…). »

Je pense qu’au lieu de s’encombrer de la décision de la Ligue arabe, le chef de l’Etat aurait dû faire part à Blinken de la position des Algériens sur la question palestinienne.

 

Il était important de rappeler à Blinken que si l’existence d’Israël a été voulue par le droit international au nom du sacrosaint principe que : « tout peuple a droit à un Etat », pourquoi alors obstruer le chemin de la mise en place d’un Etat palestinien ?

 

Le chef de l’Etat aurait dû également protester et dénoncer toutes les exactions commises et les violations des droits fondamentaux des Palestiniens. Il fallait interroger le chef de la diplomatie américaine qu’il nous dit pourquoi les Etats Unis d’Amérique continuent d’ignorer l’avis rendu en 2004 par la Cour internationale de Justice (CIJ) condamnant la construction du mur de séparation par Israël. Pourquoi donc, le chef de l’Etat qui donne une importance viscérale aux résolutions de l’ONU sur la question du Sahara occidental, n’évoque-t-il pas les centaines de résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU qui obligent Israël à se retirer des territoires palestiniens ?

Voilà une occasion ratée pour rappeler que la question palestinienne ne relève pas seulement du droit international, c’est une profonde injustice, une spoliation, une blessure, une exclusion, un racisme, une exploitation contre un peuple ! Cautionner l’impunité, se taire devant toutes ces violations est synonyme de complicité.

 

L’Algérie semble très inquiète de l’évolution de la situation politique et sécuritaire au Mali, qu’en pensez-vous ?

Il est certes vrai que depuis toujours l’Algérie a souvent tenté d’intercéder au Mali entre le composant du Sud et celui du Nord, des accords ont été conclus à Alger et une feuille de route devait donc être exécutée pour tenter de mettre fin à ce conflit. Quelques semaines seulement après la signature de l’accord d’Alger, un énième coup d’Etat est mené au Mali, des militaires se sont emparés du pouvoir et de nouveau le pays s’enfonce dans une crise politique sans précédent. Ne reconnaissant pas de légitimité aux nouvelles autorités au Mali, l’Union Européenne suspend sa coopération militaire avec l’Armée Malienne et la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) bloque toutes les transactions commerciales et financières des Etats membres avec le Mali. Ainsi face à la défiance des nouvelles autorités Maliennes de l’accord conclu à Alger, l’Algérie se retrouve contrainte de réviser ses relations politiques et économiques avec le Mali. Mais au lieu de prendre acte de cette situation et réviser quelques-unes de leurs positions, les militaires au pouvoir au Mali s’engagent dans une surenchère militaire allant jusqu’à solliciter les services des unités Wagner pour asseoir leur contrôle sur le pays.

 

Cette démarche a créé une situation tendue et confuse entre d’un côté, des unités militaires françaises et des formateurs européens engagés aux cotés de l’armée malienne dans le cadre d’un accord antérieur et de l’autre côté, des milices Russes venues en renforts à une clique d’officiers putschistes.

Au milieu de cette confusion, un massacre de plus de 250 civils est perpétré à Moura, un village au centre de Bamako. La goutte qui a fait déborder le vase, pendant que les nouvelles autorités au Mali annoncent avoir mis hors d’état de nuire des centaines de terroristes islamistes, des ONG internationales dénoncent et accusent les nouveaux chefs militaires d’avoir commis un massacre contre des populations civiles. La communauté internationale demande alors l’ouverture d’une enquête sur ce massacre, certaines parties pointent du doigt les unités Wagner et les accusent d’apporter assistance à un pouvoir illégitime et violent.

 

Lorsque le chef de l’Etat déclare au représentant de la diplomatie américaine que : «  (…) l’actuel premier ministre Malien nommé par la junte qui lui ne reconnait pas Alger, qui est même contre, il le dit, il l’écrit, maintenant en on est là, en on est là il y a eu des incompréhensions avec nos amis Français, nous avons, nous n’avons jamais voulu intervenir, il y a une autre aide qui se fait sur le plan sécuritaire (… ) », Le chef de l’Etat ajoute : « (…) mais nous avons toujours dit que la force c’est pour asseoir la paix, pas pour chercher la paix, une fois que la paix est revenue, il faut la renforcer avec la force (…) ».

 

Malheureusement, un tel propos risque de compliquer une relation très tendue entre l’Algérie et le Mali. A contrario, l’Algérie gagnera à entreprendre des actions de bonne volonté envers toutes les parties concernées par ce conflit. Ce mythe qui consiste à dire que la force est un moyen pour asseoir et renforcer la paix ne repose sur aucun étayage politique, c’est une vue d’esprit. Dans l’un de ses discours Félix Houphouët – Boigny déclare que « La paix n’est pas un vain mot ».

 

Comment voyez-vous l’avenir ?

Incertain pour les frileux, les paresseux et ceux dont les capacités à entrevoir l’avenir sont limitées. C’est pourquoi je le dis et je l’assume qu’il est grand temps pour les forces du changement en Algérie d’entreprendre des initiatives concrètes sur toutes les questions internationales, notamment celles relatives aux droits de l’homme.

 

Faire preuve de lucidité et faire appel à la conscience relève du courage politique dit-on. L’Algérie est un grand pays, il mérite mieux que l’hypocrisie de cette partie de son élite aliénée et docile qui accepte de s’agenouiller devant des potentats incultes ! Mouloud Mammeri disait dans l’une de ses célèbres citations que « vos peurs et vos appétits vous asservissent mieux que le fouet le plus cinglant des plus impérieux de vos maîtres », Personnellement, Je suis convaincu au plus profond de moi-même que malgré les épreuves difficiles et les injustices que vit notre peuple, il finira par prendre son destin en main. C’est parce qu’il est viscéralement convaincu qu’une alternative populaire portée par des Hommes et des Femmes décidées de réaliser leur auto-détermination politique, peut sortir notre pays de cette crise multidimensionnelle.

 

A l’ère des « omics », des armes hypersoniques dirigées, de la cyber sécurité qui comprend la sécurité des données des Etats, le cyberespace, le nucléaire, l’intelligence artificielle, le véhicule électrique et hybride, ne peuvent espérer une position de choix que ceux dont l’intelligence est proportionnelle à leurs ambitions.

 

Aujourd’hui, notre pays a besoin d’un arrimage au savoir, à l’intelligence et au progrès. Notre pays a besoin d’un personnel politique renouvelé, orienté vers la modernité et jouissant d’une double fraicheur physique et mentale. Le temps des mystifications idéologiques est fini, la seule protection fiable pour les Etats est le retour à la source : souveraineté populaire. Seuls les peuples sont capables de défendre leurs Etats

 

Que pensez-vous de cette histoire de main tendue de Teboune ?

Du déjà vu et du déjà entendu ! Nous sommes toujours dans l’ère Bouteflika, les mêmes procédés sont là et la finalité reste leur maintien

La question du consensus a été tranchée par le Hirak autour d’un seul et unique objectif : le départ du régime et la mise en place d’un processus de transition devant aboutir à l’avènement d’un Etat de droit.

A travers cette « nouvelle manœuvre politicienne » le pouvoir veut imposer un sixième mandat tout en donnant une apparence politique nouvelle faite de « consultations » avec des partis et les « représentants civils » de la société.

L’appât a été lancé, conséquemment à l’annonce d’un probable remaniement ministériel, les chefs des partis politiques en hibernation depuis des mois se réveillent et s’activent pour prendre place. Une classe politique disqualifiée par la rue et qui sait que son destin est lié à celui du pouvoir ; en dehors de ses ancrages institutionnels, cette classe politique ne dispose d’aucun ancrage populaire.

Pendant de longs mois, tous ces politicards reçus en grande pompe médiatique à El Mouradia qui versent aujourd’hui des larmes de crocodiles sur les prisonniers d’opinion n’ont même pas daigner dénoncer les atteintes graves aux droits et aux libertés des Algériens. Ce défilé à lui seul suffit pour comprendre les calculs du pouvoir.

Le communiqué de l’APS qui n’est d’ailleurs pas une déclaration officielle ou une proposition assumée par une partie quelconque du pouvoir n’est en réalité qu’un ballon de sonde pour jauger le degré de recevabilité de l’opinion publique d’une telle manœuvre.

Le pouvoir tente de retrouver son équilibre après la secousse Hirak pour aller progressivement vers les arrangements internes au sérail.

Le pouvoir n’est nullement préoccupé par la question des détenus du Hirak, le chef de l’Etat peut, à n’importe quel moment prendre des mesures pour leur libération. Le seul et unique problème du pouvoir reste le Hirak. Il s’emploi par toutes les manœuvres possibles pour rendre impossible son retour en intégrant dans sa démarche cette partie de la classe politique irrésistible à l’attrait de la mangeoire !

A la place du consensus démocratique autour des libertés et du changement du régime, ce dernier tente d’élargir sa clientèle pour assurer son maintien.

 

 

Y-a-t-il réellement une lutte de clans au sommet du pouvoir et de l’Etat ?

Le pouvoir en Algérie a fait de l’Etat un massif montagneux à plusieurs sommets. Chaque clan dispose de ses propres relais, ses intérêts et sa surface vitale. Chaque clan s’est créé une zone de confort et de non droit, des secteurs d’activités et même des monopoles. Il arrive que pour des raisons politiques et parfois d’intérêts économiques les uns se retrouvent confrontés aux affaires des autres et les luttes s’enclenchent. Il y a eu des exemples de faits graves et non élucidés de ces luttes.

L’acte de cadenasser le parlement, les graves scandales financiers et puis à chaque fois qu’il y a des changements de personnes à la tête de l’Etat, c’est immédiatement de nouvelles nominations à la tête de la télévision nationale, de Sonatrach, des impôts, de la Douane, de la sureté nationale …etc. Les luttes de clans ont des ramifications sur toute la vie du pays.

Sur le plan politique les uns et les autres restent réfractaires, voire allergiques à la démocratie, à la culture critique, à la citoyenneté, aux droits de l’homme, aux principes du Droit et à l’Etat moderne.

 

Votre mot de la fin

Pour finir, j’exprime mon soutien indéfectible à tous les détenus d’opinion ainsi qu’à leurs familles. Il est de notre devoir d’agir pour exiger leur libération et exiger l’arrêt de toutes les poursuites judiciaires. Vive l’Algérie et Vive la démocratie