Exclusif. Gaid Salah-Ghali Belkecir : les secrets d’une alliance dangereuse

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Le général Ghali Belkecir, l’ancien commandant de la gendarmerie nationale, est en fuite à l’étranger depuis la fin de l’été 2019. Ce haut gradé de l’armée algérienne continue de couler des jours heureux entre l’Espagne, la France et Dubai où il possède des avoirs bancaires et immobiliers. Mais dans sa fuite à l’étranger, le général Belkecir, dont le nom est cité dans plusieurs grosses affaires de corruption et d’enrichissement illicite, a emmené avec lui tous ses secrets les plus sombres. Peu d’algériens le savent, mais le général Ghali Belkecir est la véritable boite noire du régime algérien. C’est le général Ghali Belkecir qui a permis au défunt Ahmed Gaid Salah, patron de l’Institution militaire algérienne, de disposer d’une force de frappe inédite dans l’histoire du pays.  Révélations. 

L’histoire commence à la fin de l’année 2012. A cette époque-là, un scandale a éclaté ébranlant dans son sillage la gendarmerie nationale algérienne. L’homme qui va jouer le rôle principal de ce scandale s’appelle le lieutenant-colonel Smail Serhoud, c’est l’homme qui deviendra à partir de la fin juillet 2019 le Chef d’Etat-Major des forces de la gendarmerie nationale un poste qu’il occupera jusqu’à la date de son limogeage et son remplacement le 9 février 2020.

A la fin de l’année 2012 et au début de l’année 2013, le lieutenant-colonel Smail Serhoud faisait l’objet d’une enquête pour corruption et enrichissement illicite. Le patron du 5e Commandement régional de la Gendarmerie nationale à Constantine a établi un rapport accablant à l’encontre du lieutenant-colonel Smail Serhoud qui occupait les fonctions de commandant du groupement de la gendarmerie nationale de la ville de Constantine. Pots-de-vin, corruption, enrichissement illicite, abus de pouvoir, le rapport fait part de pratiques scandaleuses et immorales. Le dossier atterrit sur le dossier d’Abdelmalek Guenaizia, ministre délégué auprès du ministre de la Défense nationale de 2005 à 2013. La gendarmerie nationale dépendait au moment des faits du ministre de la Défense nationale.

Ce dernier prend le dossier en main et recommande de nouvelles investigations. Le général-major Ahmed Bousteila, patron de la gendarmerie nationale à l’époque, tente d’intervenir pour sauver la tête de son poulain le lieutenant-colonel Smail Serhoud. Les Bousteila portaient une énorme affection à Smail Serhoud car ce dernier prenait beaucoup soin de leur belle-famille installée à Constantine. Le lieutenant-colonel Smail Serhoud s’occupait même des courses de la belle-famille du général-major Ahmed Bousteila. Il était aux petits soins de la belle-famille du puissant chef de la gendarmerie nationale. Ce qui lui a permis de jouir d’une certaine impunité et de plusieurs privilèges.

Le général-major Ahmed Bousteila réclame un rendez-vous à Abdelmalek Guenaizia et le rencontre dans son bureau pour lui demander de cesser les enquêtes sur son protégé Smail Serhoud. Guenaizia est estomaqué par cette requête et sort toutes les preuves accablantes à l’encontre du premier responsable du groupement de la gendarmerie nationale de Constantine. Le général-major Bousteila s’énerve et quitte le bureau de Guenaizia en claquant la porte. Abdelmalek Guenaizia prend acte et saisit le Chef de l’Etat, Abdelaziz Bouteflika, pour l’informer de cet incident.

Abdelaziz Bouteflika consulte dans ce dossier son fidèle ami et allié le Chef d’Etat-major de l’ANP, Ahmed Gaid Salah. Ce dernier prend la défense de Bousteila et désapprouve Guenaizia avec lequel il entretenait des relations empoisonnées et de méfiance réciproque. A la veille du projet du 4e mandat, Bouteflika préfère prendre le parti de Gaid Salah. Abdelmalek Guenaizia, affaibli par la maladie et en désaccord permanent avec l’Etat-Major de l’ANP sous le commandement de Gaid Salah, finit par quitter le gouvernement.

En 2013, Gaïd Salah est nommé vice-ministre de la Défense, en remplacement d’Abdelmalek Guenaizia. En se débarrassant de son adversaire Guenaizia, Gaid Salah a gravi de nouveaux échelons. Il lui faut maintenant de nouveaux hommes fidèles qui peuvent lui permettre de disposer d’une « police judiciaire » capable de lui remonter tous les dossiers sensibles du pays. Au sein de l’armée, Gaid Salah ne contrôlait que la Direction Centrale de la Sécurité de l’Armée (DCSA). A cette époque-là, la DCSA disposait de prérogatives très limitées au sein de l’Institution militaire algérienne.

Pour exécuter son plan, Gaid Salah a exigé au patron de la gendarmerie nationale, Ahmed Bousteila, d’exercer un droit de regard sur les nominations des hauts responsables de la gendarmerie nationale. Et justement, à partir de 2013, il fallait opérer un mouvement au sein de la gendarmerie nationale et trouver un nouveau responsable à la tête du groupement de la gendarmerie nationale de la capitale Alger. Ahmed Bousteila suggère le nom du lieutenant-colonel Ghali Belkecir qui dirigeait à l’époque le groupement de la gendarmerie nationale de Blida. Son dossier affirme qu’il est efficace sur le terrain et obtient de bons résultats.

Gaid Salah demande à le voir. Le lieutenant-colonel Ghali Belkecir est auditionné par Ahmed Gaid Salah dans son bureau au niveau du ministère de la Défense Nationale. Lors de son arrivée au cabinet du vice-ministre de la Défense nationale et du chef d’Etat-Major de l’ANP, Belkecir est accueilli par l’adjudant Gharmit Bounouira, le secrétaire particulier de Gaid Salah avec lequel il va beaucoup sympathiser.

Belkecir rencontrera, ensuite, Gaid Salah au cours d’une longue entrevue. Ghali Belkecir s’est bien préparé pour réussir « cet entretien d’embauche » afin de séduire le puissant Gaid Salah. Les deux hommes se quittent sur de bonnes impressions.

Gaid Salah recommande à la gendarmerie nationale la nomination de Ghali Belkecir à la tête du groupement de la gendarmerie nationale de la capitale Alger. Fin 2013, il sera promu colonel. Plus tard, à savoir en 2015, un évènement important permettra à Belkecir et à Gaid Salah de frapper un grand coup et de renforcer leur influence.

Dans la nuit du 16 au 17 juillet 2015, des coups de feu ont été entendus dans les alentours de la résidence présidentielle de Zéralda, là où loge Abdelaziz Bouteflika depuis la détérioration de son état de santé.  Un incident mystérieux qui donnera rapidement naissance aux rumeurs les plus folles. Quelques jours plus tard, certains titres de la presse nationale parlent volontiers d’un attentat déjoué contre le président Abdelaziz Bouteflika. L’Algérie s’enflamme, mais les autorités demeurent silencieuses et laissent faire les spéculations. Cette affaire va occuper les esprits pendant tout l’été 2015.

La Présidence de la République avait réagi rapidement en adoptant des sanctions très lourdes dans les rangs de la Garde républicaine, dirigée par le général-major Ahmed Mouley Melliani, et de la Direction générale de la sécurité et de la protection présidentielle (DGSPP), qui relevait du général Djamel Kehal Medjdoub. Les deux généraux ont été limogés, mais seul Medjdoub a été traduit en justice. Mais que s’est-il passé exactement cette nuit du 16 au 17 juillet à la Résidence de Zéralda ? Nous y reviendrons.

Avant de prendre ces décisions de limogeage qui ont fait couler beaucoup d’encre, la Présidence a chargé deux organismes sécuritaires de mener l’enquête sur les circonstances mystérieuses de cet incident. D’abord, les services secrets, à savoir l’ex-DRS du général Toufik, et ensuite, la gendarmerie nationale. Justement, du côté de la gendarmerie nationale, c’est le colonel Ghali Belkecir, le chef du groupement de la gendarmerie nationale d’Alger, qui a mené l’enquête en collaboration avec un certain lieutenant-colonel Mourad Zaghdoudi, le responsable de la brigade de la gendarmerie nationale de Zéralda.

Ces deux officiers vont rédiger un rapport qui va accabler le premier responsable de la DGSPP en mettant en exergue sa proximité supposée avec le général Toufik, l’homme qui avait dit non au 4e mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Ghali Belkecir boucle son enquête et remet son rapport définitif à son supérieur hiérarchique le général-major Ahmed Bousteila. Mais, en parallèle, Belkecir prend le soin d’expédier une copie de son rapport officiel à Ahmed Gaid Salah. Ce dernier apprécie ce geste qui va s’avérer vital pour la suite des évènements.

Et pour cause, Ahmed Bosteila va commettre une énorme bêtise. Et pour cause, il ne va pas remettre à la présidence le vrai rapport rédigé par Ghali Belkecir. Le patron de la gendarmerie nationale décide de remettre à Abdelaziz Bouteflika et son entourage un autre rapport qui valide, comme par hasard, les conclusions du premier rapport sécuritaire établi par l’ex-DRS. Gaid Salah saute sur l’occasion et dévoile à Abdelaziz Bouteflika le véritable rapport de la gendarmerie nationale rédigé par Ghali Belkecir et dissimulé à la Présidence par Ahmed Bousteila. Abdelaziz Bouteflika et son entourage ne cachent pas leur déception face aux cachoteries du patron de la gendarmerie nationale qui aurait été tenté de protéger les arrières de ses amis au sein du DRS.

A partir de cet épisode sombre, la cote de Gaid Salah va monter auprès d’Abdelaziz Bouteflika et son pouvoir sera renforcé au sein du sérail algérien. Ahmed Bousteila sera limogé de son poste en septembre 2015 et le général-major Menad Nouba le remplacera dans ses fonctions. Gaid Salah témoignera sa gratitude à Ghali Belkecir en faisant du lobbying pour le promouvoir au grade de général à partir de 2016. Le général Ghali Belkecir sera, par ailleurs, désigné à la tête du 1er Commandement régional de la Gendarmerie nationale à Blida.

Ghali Belkecir et Ahmed Gaid Salah vont renforcer leur alliance et tisser leurs réseaux pour incarner un véritable pouvoir parallèle au sein du sérail et de l’institution militaire. Avec Ghali Belkecir, Ahmed Gaid Salah disposait de toutes les enquêtes menées par les services de la gendarmerie nationale. Dans la guerre de clans qui divisent le pouvoir algérien, avoir une mainmise sur l’information judiciaire et les enquêtes des services de sécurité est un atout incontournable.

Et grâce à cette allégeance à Ahmed Gaid Salah, Ghali Belkecir sera nommé en octobre 2017 au poste de chef d’Etat-major de ce corps sécuritaire, avant d’être désigné au poste de commandant de la Gendarmerie, en juillet 2018. Une véritable ascension programmée dans le cadre d’une véritable prise de pouvoir par le clan d’Ahmed Gaid Salah. Une prise de pouvoir qui sera concrétisée définitivement à partir du début avril 2019…