Enquête. Emplois, environnement et création de richesses : Les belles perspectives de l’hydrogène vert en Algérie

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L’hydrogène vert est l’une des plus belles opportunités qui s’offrent à l’Algérie pour s’émanciper de sa terrible dépendance vis-à-vis des hydrocarbures et de la rente pétrolière. Peu connue en Algérie, cette source d’énergie promet de révolutionner le monde de demain et s’impose de plus en plus comme une incontournable source de création de richesses et d’emplois. L’Algérie regorge d’incroyables atouts pour développer l’hydrogène vert et l’exploiter. Enquête. 

D’abord, un peu de pédagogie. L’Hydrogène Vert est l’hydrogène fait à partir d’énergie renouvelable. L’hydrogène fabriqué à partir d’un processus d’électrolyse de l’eau est dit vert si ce dernier est réalisé à partir d’électricité renouvelable. L’électrolyse est un processus qui vise à décomposer l’eau (H2O) à l’aide d’un courant électrique. Dans les pays développés comme les pays européens, plusieurs études ont démontré que la demande en hydrogène dans les applications industrielles, telles la désulfurisation des carburants ou la production d’engrais, connaît une forte hausse – et cela, sans compter les plans de relance dévoilés peu à peu par les grandes économies européennes. Les usages potentiels de l’hydrogène sont multiples dans une économie « décarbonée ». Plusieurs expertises ont indiqué que la part de ce gaz dans le marché global de l’énergie devrait grimper en flèche, d’environ 3 % ces dernières années à 18-24 % à l’horizon 2050.

Dans la plupart des pays européens, d’énormes investissements, tant publics que privés, ont été consentis ces deux ou trois dernières années pour promouvoir le développement de l’hydrogène, en particulier « vert » (décarboné). L’Union Européenne a fixé un objectif global de 40 gigawatts de capacité hydrogène par électrolyse d’ici 2030 : la France a promis 7,2 milliards d’euros d’investissement et l’Allemagne 9 milliards d’euros au service de cet objectif. Pour vous donner une idée, les plus grandes installations actuelles sont de quelques dizaines de mégawatts, elles seront demain de plusieurs centaines de mégawatts. Il s’agit donc d’énormes subventions publiques qui permettront de développer la production d’hydrogène décarboné et de réaliser des économies d’échelle – faisant ainsi baisser le prix de l’hydrogène.

Il ne faut pas perdre de vue que cela s’inscrit dans un écosystème plus large. Pour être propre, l’hydrogène doit être produit à partir d’énergies renouvelables. Il est donc nécessaire d’investir à grande échelle non seulement dans les électrolyseurs employés pour produire de l’hydrogène vert, mais aussi dans les parcs éoliens et solaires qui fournissent l’énergie requise. C’est dire qu’en misant sur l’hydrogène vert, l’Algérie va s’inscrire dans une dynamique mondiale qui ne manquera pas de lui rapporter d’inédites opportunités de business.

L’infrastructure existante en l’Algérie dans le secteur du pétrole et du gaz (pipelines, terminaux de gaz liquéfié, etc.), son industrie gazière industrielle, ainsi que son potentiel exceptionnel en matière d’énergie éolienne et solaire et sa proximité avec les marchés européens, en font un fournisseur potentiel d’hydrogène vert ou d’autres gaz précieux. « Une production nationale d’hydrogène vert représenterait pour l’Algérie une opportunité intéressante de diversifier ses marchés traditionnels, en accord avec la stratégie de diversification du gouvernement », a souligné à juste titre une étude réalisée en 2021 par le Centre de Développement des Énergies Renouvelables CDER avec l’appui des experts allemands du GIZ, l’agence allemande de coopération internationale pour le développement, mandatés par le ministère allemand de l’économie et de l’énergie (BMWi), et Tractebel, un cabinet privé chargé de l’étude de cadrage.

Cette étude a mis en lumière des aspects tels que la demande internationale de PtX/hydrogène vert et la part que l’Algérie pourrait potentiellement couvrir, les possibilités d’exportation de nouveaux produits, ainsi que l’exploration du potentiel du marché local algérien pour l’hydrogène vert ainsi que ses dérivés, en particulier l’ammoniac vert. Cette étude a même présenté un premier projet de feuille de route pour la mise en place d’une industrie PtX globale, une industrie innovante en mesure d’utiliser une énergie renouvelable et compétitive, en Algérie au cours des prochaines décennies (horizon temporel : 2030 et 2050), y compris une évaluation de sa faisabilité, c’est-à-dire un plan d’action pouvant être mis en pratique par les autorités algériennes.

Cette étude a suggéré fortement à l’Algérie de plancher sur les technologies « Power-to-X » afin de trouver des moyens de stocker l’énergie en transformant la puissance, c’est-à-dire l’électricité provenant de sources renouvelables. Ces technologies consistent à utiliser le courant excédentaire issu de nouvelles énergies renouvelables pour produire des vecteurs énergétiques liquides ou gazeux comme l’hydrogène, le méthane ou encore le méthanol par conversion électrochimique.

Le premier gain que l’Algérie pourrait enregistrer est  la création d’emplois. « On s’attend à
ce que la production d’hydrogène vert soutienne la création d’emplois. Par conséquent, le nombre d’emplois créés dépendra de la mesure dans laquelle les activités le long de la chaîne de valeur peuvent être localisé en Algérie, sur la base de coûts inférieurs et d’un potentiel élevé de production d’électricité renouvelable. Ces activités pourraient inclure la recherche et le développement (R&D), la fabrication de technologies, la construction et
l’exploitation d’usines PtX », soutient ainsi cette étude encadrée et supervisée par des experts allemands.

Les conclusions de cette étude prévoient la création d’une moyenne de 13 emplois pour 1 million d’euros de revenus. Une autre estimation basée sur la production d’hydrogène en TWh,1 milliard de kWh en supposant un facteur d’emploi compris entre 575 et 775 emplois/TWh62. « Si un électrolyseur a une capacité installée de 5 GW en Algérie, entre 29 000 et 36 000 emplois pourraient être créés », explique dans un argumentaire très détaillé cette étude allemande selon laquelle « la part des emplois situés en Algérie dépendrait du développement de la chaîne de valeur dans le pays. Le nombre d’emplois pour chaque voie industrielle est présenté dans la section ». Il est à noter à ce propos que la production d’hydrogène via électrolyse de l’eau à partir d’électricité provenant de sources
renouvelables est le moyen le plus privilégié en ce moment par les pays développés et riches.

Et même si l’hydrogène produit par électrolyse de l’eau (H2) est trois à quatre fois plus cher que celui issu du vaporeformage du gaz naturel, depuis 2021, le monde connait une véritable course au plus puissant électrolyseur installé. Cette course fait rage en Europe et aux États-Unis notamment. Le 10 juillet 2021, Shell annonçait la mise en service d’un électrolyseur de 10 MW en Allemagne. Le 10 août 2021, aux États-Unis, PlugPower a annoncé la construction d’une usine d’hydrogène à Camden County (Georgie) qui pourra produire 15 tonnes par jour dès fin 2021. L’entreprise veut produire plus de 500 tonnes par jour d’hydrogène d’ici à 2025.

Le 12 août 2021, au Danemark, Everfuel annonçait le début de la construction d’un électrolyseur de 20 MW, qui pourra produire 8 tonnes d’hydrogène vert par jour dès mi-2022. Dont 10 tonnes pourront être stockées sur place. Pour atteindre leur objectif de neutralité carbone en 2040, 2050, ou 2060 pour la Chine, 40 pays ont publié en 2021 une stratégie hydrogène où en élaborent une, seul moyen de décarboner le transport lourd et une partie de l’industrie.

L’Algérie sera gagnante si elle inspire de cette tendance mondiale pour se lancer dans le développement de l’hydrogène vert et explorer ainsi de nouvelles sources d’exportation qui lui procurera des nouvelles précieuses recettes en devises.

L’hydrogène produit en Algérie pourrait aussi être injecté dans le réseau de gaz et s’en servir pour chauffer des bâtiments, alimenter des chaufferies industrielles. L’hydrogène peut être utilisé comme carburant dans les véhicules équipés de pile à combustible. Enfin, des applications dans le captage du carbone suscitent l’intérêt des émetteurs industriels qui transforment le dioxyde de carbone en méthane (méthanation) grâce à l’hydrogène, permettant ainsi de recycler le CO2 déjà émis. L’Algérie réduira ainsi sa consommation du gaz naturel et du pétrole, des énergies fossiles périssables, et pourra développer son économie en se basant sur des énergies renouvelables.

Il est à signaler que le gouvernement algérien avait annoncé fin avril 2022 que pour mieux définir la vision de l’Algérie en matière de développement de l’hydrogène, notamment vert, et ses retombées stratégiques, économiques et environnementales à moyen et long termes, une feuille de route nationale est en cours d’élaboration, par un groupe de travail constitué par le ministère de l’Energie et des Mines, celui de la Transition énergétique et des Energies renouvelables, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, ainsi que du Commissariat aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique (CEREFE).

Mis en place fin novembre 2021, conformément aux instructions du Premier ministre, ce groupe a tenu plusieurs réunions de travail et a déjà élaboré un rapport portant les éléments préliminaires de la stratégie de développement de l’hydrogène en Algérie.  Ainsi, cette feuille de route est censée donner aux acteurs nationaux et internationaux une visibilité sur les politiques, les réglementations et les mesures d’incitation et d’encouragement de la filière hydrogène en Algérie. Espérons que cette feuille de route entrera réellement en application et ne restera pas un simple voeu pieux.