Décryptage. Les Algériens travaillent beaucoup, mais ne sont pas assez productifs

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Algerian police forces use a water cannon as students demonstrate in Algiers, Tuesday, April 9, 2019. Algerian police have fired tear gas and water cannon to break up a group of students protesting in the country's capital, less than an hour after the country's parliament chose an interim leader.

Contrairement à ce que laissent croire de vieux clichés et poncifs, les Algériens ne sont pas des fainéants ou des nonchalants. Les algériennes et algériens ne fuient pas le travail et ne rechignent pas à fournir beaucoup d’efforts pour développer et fructifier leurs activités professionnelles. Les Algériens font même partie des peuples qui travaillent beaucoup. Mais, malheureusement, ils ne sont pas assez productifs pour permettre à leur pays de progresser et de se développer. Explications et décryptage. 

En économie, un concept permet d’évaluer le temps de travail de la main-d’oeuvre d’un pays. Il s’agit de la durée moyenne hebdomadaire habituelle du travail dans l’emploi principal. Ce concept est fondamental pour comprendre le marché de l’emploi dans un pays déterminé. L’Algérie dispose d’une base de données sur l’emploi et le marché du travail qui comprend une série de statistiques annuelles sur le marché du travail divisé par sexe et par âge ainsi que des informations sur le temps partiel et de courte durée des travailleurs, la durée des emplois ou les heures travaillées.

Ces statistiques sont établies et recueillies par l’Office National des Statistiques (ONS), un organisme étatique placé sous l’égide du gouvernement algérien. Les données sont détaillées par statut professionnel, par genre et par grand groupe d’âge (15-24, 25-54, 55+, total). Les données sont présentées en milliers de personnes. Les données sont présentées en nombre moyen d’heures effectivement travaillées par année par actif occupé.

Les données les plus récentes de l’ONS remontent à l’année 2019. Et le rapport de l’ONS consacré à ce sujet est très riches en enseignements précieux sur les dysfonctionnements économiques de notre pays.

Preuve en est, plus de 46,9 % des travailleurs algériens bossent de 40 jusqu’à 48 heures par semaine. Plus de 12 % des travailleurs algériens bossent entre 49 et 59 heures par semaine. 27,8 % des travailleurs algériens travaillent pendant plus de 48 heures par semaine et 25,3 % des actifs algériens travaillent pendant plus de 50 heures par semaines. 15,6 % des travailleurs Algériens totalisent tout bonnement plus de 60 heures de travail par semaine.

En réalité, seulement 9 % des actifs algériens travaillent moins de 34 heures par semaine et 6,9 % d’entre eux travaillent de 35 jusqu’à 39 heures par semaine. Ces données empiriques démontrent que la population active occupée algérienne, à savoir les personnes qui exercent une activité professionnelle, travaillent vraiment beaucoup par rapport aux populations actives occupées des pays développées.

En Australie, par exemple, les travailleurs bossent en moyenne pendant 35,7 heures par semaine. En Belgique, la durée moyenne hebdomadaire habituelle du travail dans l’emploi principal est de 35,5 heures. En France, cette moyenne est de 36,5 heures par semaine et en Allemagne, elle est de 34,3 heures par semaine. En Suède, cette moyenne est de 36 heures par semaine et en Suisse, elle est de 34,6 heures par semaine.  La Durée moyenne hebdomadaire habituelle du travail dans l’emploi principal dans tous les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) est de 37 heures.

Pour rappel, les pays de l’OCDE sont des pays développés pour la plupart qui ont en commun un système de gouvernement démocratique et une économie de marché. Le Comité directeur du Centre de développement comprend 55 pays, dont 27 sont des pays membres de l’OCDE et 28 des pays en développement et émergents. Il s’agit donc majoritairement de pays riches et prospères.

En termes de temps de travail, la population active occupée algérienne n’a absolument rien envier aux autres travailleurs des pays les plus riches ou développés.

Alors pourquoi l’Algérie demeure encore sous-développée si les travailleurs algériens travaillent beaucoup ? La réponse est du côté de la productivité.

La productivité du travail est l’une des lois majeures de la microéconomie : l’évolution des salaires doit tendanciellement suivre celle de la productivité. Elle repose sur une intuition simple : pour un employeur, il ne serait pas rentable de payer un salarié plus qu’il ne lui « rapporte » par son travail. Il doit donc exister un lien entre le niveau du salaire et celui de l’efficacité du salarié, qui peut être mesuré par sa productivité. La productivité du travail est une mesure de l’efficacité productive du travail. Par conséquent, elle compare la production réalisée à la quantité de travail utilisée.

La productivité du travail compare la production réalisée à la quantité de travail utilisée. On a donc le rapport : productivité du travail = quantité produite / quantité de travail utilisée. La quantité de travail utilisée peut être mesurée simplement par le nombre de travailleurs (ou nombre d’emplois) ; on obtient alors la productivité par tête (ou productivité moyenne). Mais la durée du travail peut être très différente d’un pays à un autre. La quantité de travail est donc plus précisément mesurée quand elle est mesurée en heures, en faisant le produit « durée moyenne du travail (en heures par an) x nombre de travailleurs ». On obtient alors la productivité horaire.

Et malheureusement, la productivité des travailleurs algériens est l’une des plus faibles du continent africain durant la période de 2010 jusqu’à 2019, nous apprend le dernier « rapport mondial sur les salaires 2020-21. Salaires et salaire minimum au temps du COVID-19 » publié récemment par l’Organisation Internationale du Travail (OIT).

Le rapport a souligné l’impact de la crise économique et les dégâts dévastateurs sur le marché du travail mondial suite à la situation sanitaire actuelle. L’OIT, dans le résumé analytique de son rapport, révèle que, durant le premier semestre de 2020, on observe une baisse des salaires ou de leur croissance dans deux tiers des pays pour lesquels on dispose de données récentes à cause de la pandémie.

Concernant le continent africain, les diverses analyses formulées par l’OIT indiquent clairement un niveau de croissance très faible de la production du travail en Algérie durant la dernière décennie. De 2010 jusqu’à 2019, la productivité du travail a évolué d’à peine 0,6 % ! C’est l’un des taux de croissance les plus faibles de tout le continent africain. Au Ghana, ce taux de croissance la productivité du travail est de 4,7 %. Au Sénégal, ce taux est de 2,4 % durant la période s’étalant de 2010 jusqu’à 2019. Au Maroc, durant la même période, la productivité du travail a augmenté de 2,3 %. Au Kenya, ce taux de croissance de la productivité du travail est de 2,7 %. Au Rwanda, un autre pays dynamique économiquement, ce taux de croissance de la productivité du travail est de 4,7 %. En Tanzanie, il est de 3,4 % durant la période 2010-2019.

L’Algérie, comme la Tunisie ou le Liberia, fait partie des pays africains dont le taux de croissance de la productivité du travail est très faible, à savoir moins de 1 % sur toute une décennie. C’est un indicateur qui reflète le retard accusé en matière de développement économique en Algérie.

Pour mesurer la gravité de l’impact préjudiciable de la baisse  de la productivité du travail en Algérie, une étude avait été initiée par le Centre d’Analyse Théorique et deTraitement des données économiques relevant de l’Université de Pau en France. Cette étude est intitulée : « Productivité du travail et croissance économique dans une économie dépendante des hydrocarbures : le cas algérien, 1984-2014 ».

Les chercheurs à l’origine de cette étude ont constaté ainsi que sur l’ensemble de la période la productivité du travail a tendance à diminuer en Algérie, la baisse étant davantage marquée lorsqu’on inclut le secteur des hydrocarbures. Pour l’ensemble de
l’économie on obtient une baisse de 0.49% par an. « Notons que si on réduit la période à 1984-2008, la baisse est de 1.98% par an, ce qui est à rapprocher des 2.3% obtenus par le FMI (2007) pour la période 1997-2004 », avait indiqué cette étude d’après laquelle c’est dans l’industrie qu’on observe la plus forte baisse de productivité en Algérie entre 1984 et le milieu des années 2000. En l’absence d’une bonne évolution de la productivité, l’économie algérienne est demeurée en retard et sous-développée compromettant ainsi l’amélioration de la qualité de vie de la population algérienne.