Décryptage. L’Algérie est-elle vraiment en mesure de réaliser elle-même des grandes stations de dessalement de l’eau de mer ?

0
416

Ce jeudi 23 juin, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a affirmé depuis Oran en marge d’une visite de travail et d’inspection que « nous sommes en mesure de réaliser ces stations avec nos propres moyens », estimant au passage que « la conjugaison des efforts permettra de libérer l’Algérie des problèmes d’approvisionnement en eau potable ». Tebboune a fait cette déclaration à l’occasion de la pose de la première pierre du projet de réalisation d’une station de dessalement de l’eau de mer à Cap Blanc, dans la commune d’Aïn El Kerma. Cette future station entre dans le cadre d’un ambitieux programme de réalisation de 5 futures nouvelles stations de dessalement de l’eau de mer à travers le pays d’une capacité pour chacun d’entre elles de 300.000 mètres cubes par jour. Il s’agit de grandes stations de dessalement dont la construction nécessite un savoir-faire important et une expertise avérée. Tebboune a-t-il donc vraiment raison d’affirmer que l’Algérie peut réaliser ces stations avec ses propres, à savoir ses propres entreprises ? 

La réponse est, malheureusement non. Et pour cause, pour le moment, l’Algérie n’a jamais réalisé une seule grande station de dessalement de grande envergure en s’appuyant sur ses propres compétences et entreprises nationales. Algérie compte actuellement 11 grandes stations de dessalement d’eau de mer qui produisent plus de 561 millions M3 par an. Ces 11 stations ont été construites toutes par des entreprises étrangères dont de grandes multinationales. A titre d’exemple, la station de dessalement d’El Hamma, celle qui fournit une alimentation ininterrompue, 24 heures sur 24, de la capitale Alger depuis 2008 avait coûté pas moins de 250 millions de dollars USD, dont 185 millions ont été assurés par un prêt de la société américaine Overseas Private Investment Corporation (OPIC), et avait été réalisé par la société américaine Ge Ionics, qui détenait 70% du capital de Hamma Dessalination Water (HDW), chargée de l’exploitation et de la maintenance de la station, en partenariat avec la compagnie pétrolière nationale Sonatrach, la compagnie publique d’électricité et de gaz Sonelgaz et l’Algérienne des eaux.

En novembre 2014, l’Algérie avait inauguré sa plus grande station de dessalement située à El Mactâa, à l’est d’Oran dotée d’une capacité et 500 000 m³ par jour et elle avait été construire par la société singapourienne Hyflux Menaspring Ltd. Cette dernière avait, d’ailleurs, créé en partenariat avec l’Algérie une société par actions appelée la « Talhiyat Miyah El Mactaa » (TMM spa) pour gérer cette immense station de dessalement. Cette société par actions est détenue à 47% par le Singapourien Hyflux Menaspring Ltd et les Algériens AEC (43%) et ADE (10%).  Hyflux Operating Maintenance Algeria (HOMA) avait été chargée de gérer la station en vertu d’un contrat conclu avec TMM spa pour une durée de 25 ans.

Aucune de 11 stations de dessalement lancées entre 2003 et 2014 en Algérie n’avait été réalisée par une entreprise algérienne. Et plusieurs de ces stations avaient connu de graves perturbations en raison des conflits ayant opposé dans leur gestion les partenaires étrangers aux partenaires algériens. Preuve en est, l’ambitieuse station d’El Mactâa ne fonctionne qu’à 50% de ses capacités depuis 2017-2018. La station de Souk Tleta à Tlemcen, de 200.000 m3 par jour est également régulièrement à l’arrêt. Le copropriétaire de ces deux stations, la société singapourienne Hyflux Ltd. était en litige avec la filiale de Sonatrach AEC et le groupe Kouninef. Résultat, une quantité de 450.000 m3 d’eau potable manque aux populations de l’Ouest du pays en plein stress hydrique.

Lorsqu’aux débuts des années 2000, l’Algérie s’était lancé dans le dessalement de l’eau de mer, les autorités algériennes avaient opté à l’époque pour le partenariat avec les compagnies étrangères pour construire ces unités. Le mode BOT (Build Operate and Transfert), qui signifie Construire, Exploiter et transférer, a été privilégié. Sur les treize grandes stations projetés, seulement onze seront réalisée. Les partenaires étrangers seront propriétaires d’au moins la moitié des parts des stations construites. Un peu plus de trois milliards de dollars ont été mobilisés pour financer la construction de ces stations dotées d’une capacité de production de 2,1 millions de m3 d’eau potable, soit près de 750 millions de m3 annuellement. De quoi répondre aux besoins d’une population de huit millions d’habitants. Treize ans après la mise en service de la première station, celle du Hamma à Alger, force est de constater que le  bilan de ce programme de dessalement est mitigé en raison des grandes difficultés rencontrées dans la gestion de ces stations de dessalement de l’eau de mer avec les partenaires étrangers.

A l’origine de toutes difficultés, nous retrouvons le coût élevée de l’eau dessalée évaluée en moyenne 55 dinars le m3, soit plus chère que l’eau conventionnelle, autour de 30 DA le mètre cube.  Les sociétés propriétaires des stations vendent l’eau potable à l’Algérienne Des Eaux (ADE) selon les termes contractuels et c’est l’Etat qui paye la différence entre le prix d’achat à la sortie de la station et celui cédé aux consommateurs. Il s’avère qu’à maintes reprises, l’Etat algérien accusait beaucoup de retards dans les paiements qu’ils devaient verser aux sociétés gestionnaires de ces stations de dessalement. C’est ce qui a expliqué l’exaspération des sociétés étrangères provoquant ainsi leur désengagement progressif dans la maintenance des installations de ces stations de dessalement de l’eau de mer.

Aujourd’hui, sans tirer les leçons des erreurs du passé, l’Algérie se relance une nouvelle fois dans le dessalement de l’eau de mer avec pour ambition de réaliser cinq stations futures qui vont permettre de porter les capacités de mobilisation des eaux de mer dessalées à 42 %, contre seulement 17% actuellement. Le gouvernement algérien a signalé récemment une prévision de porter ce taux (42%) à pas moins de 60% à l’avenir, grâce à la concrétisation d’un 2ème programme supplémentaire portant réalisation de six autres stations.

A la mi-juin 2022,  L’entreprise Algerian Energy company « AEC », filiale du Groupe Sonatrach, avait procédé officiellement à l’installation des chantiers pour la réalisation de trois nouvelles stations de dessalement d’eau de mer dans les wilayas de Boumerdes, Bejaïa et El Tarf. Ces trois stations font partie du programme de réalisation de cinq nouvelles stations de dessalement d’eau de mer avec une capacité de production de 300.000 M3/par jour chacune, au profit de cinq wilayas, à savoir Oran (Cap Blanc), Bejaïa (Tighremt-Toudja), Boumerdes (Cap Djinet ), Tipasa (Fouka 2) et El Tarf (Koudiet Eddraouch).

La réalisation de ces projets stratégiques vitaux pour le pays a été confiée à des filières de Sonatrach à leur tête l’AEC, appuyées par la Société Nationale de Génie Civil et Bâtiment (GCB), l’Entreprise nationale de Canalisations (ENAC SPA), l’Entreprise Nationale de Grands Travaux Pétroliers (ENGTP), ainsi que la Société algérienne de réalisation de projets industriels (SARPI SPA). Or, force est de reconnaître que ces entreprises étatiques algériennes n’ont aucune expérience dans la réalisation d’infrastructures de cette ampleur. Leurs spécialistes se limitent à des travaux dans le BTP ou dans des chantiers pétroliers lancés par Sonatrach.

Selon nos investigations, ces sociétés algériennes vont lancer des appels d’offres internationaux ou négocier suivant le mode des marchés de gré à gré avec des sociétés étrangères pour leur accorder la sous-traitance de la réalisation de ces futures stations de dessalement. Ce qui aggravera leurs coûts et obligera le Trésor Public de s’acquitter de factures très onéreuses. Il est à signaler enfin que chacune de ces futures 5 stations de dessalement de l’eau mer coûtera plus de 300 millions de dollars USD. Il s’agit de chantiers très complexes nécessitant des financements colossaux. L’Algérie ne peut pas se permettre le luxe de « bâcler » ces projets en les confiant à des entreprises étatiques qui n’ont jamais fait leur preuve dans des secteurs aussi sensibles que celui du dessalement de l’eau de mer.