Décryptage. La Russie est-elle vraiment la grande amie de l’Algérie ?

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Depuis l’indépendance de l’Algérie, la Russie a toujours été perçue comme une « amie », « un allié » stratégique avec lequel il faut toujours construire des relations privilégiées. Mais l’Algérie a-t-elle tiré réellement profit de sa relation avec la Russie ? Et ce partenariat historique avec la Russie est-il pour autant bénéfique pour l’Algérie ? Décryptage.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov a affirmé ce mardi 10 mai à Alger, la détermination de l’Algérie et de la Russie à renforcer leur coopération à travers la signature « d’un nouveau document » qui servira de base aux relations bilatérales. « L’Algérie et la Russie sont liées par des relations sincères et amicales », a déclaré encore Lavrov à la presse à l’issue de l’audience que lui a accordée le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, au siège de la Présidence de la République, ajoutant que les deux pays célèbreront ensemble le 60ème anniversaire de l’établissement de leurs relations diplomatiques coïncidant avec le 60ème anniversaire de l’indépendance de l’Algérie.

La Déclaration de Coopération stratégique, signée entre les deux pays en 2001 constitue « le fondement des relations bilatérales et nous avons réaffirmé, aujourd’hui, l’importance de l’action commune pour renforcer la coopération bilatérale à la faveur de la signature d’un nouveau document qui servira de base à ces relations », a rappelé le chef de la diplomatie russe. « Dans le souci de développer les relations au volet politique et pour renforcer la coopération commerciale, économique, militaire, artistique, culturelle et humanitaire, nous avons transmis au Président Tebboune l’invitation de son homologue russe, Vladimir Poutine, pour effectuer une visite à Moscou », a fait savoir encore Lavrov.

Ces déclarations enthousiastes témoignent, de prime abord, d’une profondeur stratégique des relations entre l’Algérie et la Russie. Il faut reconnaître que Depuis son indépendance en 1962, le tropisme idéologique de l’Algérie a privilégié le système économique et politique soviétique et le pays, jusqu’à son ouverture au multipartisme à la fin des années 1980, a largement fait appel à l’assistance et à la supervision de Moscou. L’effondrement de l’URSS et la guerre civile qui a ravagé l’Algérie dans les années 1990 ont refroidi les relations russo-algériennes durant une décennie. Après l’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika en 1999, les deux pays se sont rapprochés et les relations se sont renforcées sous la présidence de Vladimir Poutine.

Ce renouveau a permis à Moscou de regagner du terrain au Maghreb, d’élargir sa présence dans l’aire méditerranéenne, de s’impliquer davantage aux plans économique et politique en Afrique et d’amorcer une redéfinition de ses relations avec les pays frontaliers de l’Algérie. Mais force est de constater que l’engagement de l’Algérie dans ce partenariat stratégique avec la Russie est loin d’être rentable.

Preuve en est, sur le plan économique, l’Algérie a des échanges économiques très faibles avec la Russie et ne tirent quasiment aucun profit de cette coopération économique. En effet, bien que l’Algérie soit présentée à Moscou comme « l’un de [ses] principaux partenaires commerciaux et économiques en Afrique,  les relations commerciales entre les deux pays sont peu significatives. Si le montant total du commerce bilatéral russe a augmenté continûment ces dernières années, il n’était que de 1,318 milliards de dollars avec l’Algérie en 2013, contre 4,947 milliards de dollars avec les États-Unis et 49,281 milliards de dollars avec l’Europe cette même année .

Sur l’année 2018, les échanges commerciaux entre l’Algérie et la Russie ont augmenté de 18% pour constituer plus 4 milliards de dollars. De tels chiffres ont été annoncés fin janvier 2019 par le ministre russe de l’Énergie, Alexandre Novak, qui co-préside la commission intergouvernementale en charge de la coopération économico-commerciale et scientifico-technique. Les exportations russes vers l’Algérie dépassent nettement les importations algériennes vers la Russie. Sur les neuf premiers mois de 2018, la Russie avait livré à l’Algérie des marchandises pour 2,3 milliards de dollars – principalement des moyens de transports (36% du volume total des exportations), des produits métallurgiques (10%) et des minéraux (6,2%) – et en avait importé pour seulement… 8,2 millions de dollars.

Alger attend depuis de longues années que les entreprises russes s’engagent et mettent en œuvre des investissements diversifiés et productifs. De nouveaux domaines de coopération sont envisagés dans le secteur de la construction, la modernisation des ports et le transport ferroviaire. Bien que l’Algérie représente un marché important, en croissance et avec de multiples opportunités de profit, les sociétés russes n’ont jamais été à l’aise dans les transactions d’affaires en Algérie.

C’est dire que sur le plan économique, l’Algérie et la Russie ne sont guère de « très bonnes amies ». Concernant le plan politique ou diplomatique, le bilan est également mitigé. La Russie, grande puissance universelle et membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU, a rarement soutenu vigoureusement les intérêts géopolitiques de l’Algérie comme, par exemple, le conflit du Sahara Occidental qui l’oppose au voisin marocain.

A titre d’exemple, en 2013, la Russie avait voté contre une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU proposant un élargissement du mandat de la MINURSO à la surveillance des droits de l’homme dans le territoire du Sahara Occidental.  D’autre part, la Russie a amélioré grandement ses rapports avec le Maroc et ne montre aucune hostilité à son égard alors que son supposé premier allié régional, l’Algérie, dénonce régulièrement les comportements expansionnistes et dangereux de la monarchie marocaine.

Intitulé « La Fédération de Russie et la question du Sahara marocain », un document, révélé en 2014 par un hacker nommé Chris Coleman, avait révélé les dessous de la stratégie de séduction marocaine à l’égard de Moscou. En préambule, ce document expliquait qu’il importe « pour le royaume de renforcer son partenariat stratégique avec la Russie » mais que « ce renforcement ne doit pas être conçu comme une alternative aux relations fortes avec d’autres membres permanents [France et États-Unis] ».

Selon la même note, pour Moscou, « la question du Sahara a toujours fait partie du jeu géopolitique global sur la scène internationale ». « Elle a également constitué un levier pour la promotion des intérêts de ce pays aussi bien avec le Maroc qu’avec l’Algérie. »

Ainsi, si la Russie n’a jamais été « activement entreprenante sur ce dossier », elle a toutefois « toujours veillé à garder son influence sur cette question ». La note diplomatique proposait dès lors plusieurs pistes permettant « d’optimiser la position russe ».

Parmi ces propositions : « Renouveler, enrichir et diversifier son partenariat stratégique avec la Russie, l’objectif étant de créer des intérêts importants et structurants dans tous les domaines de coopération [paix et sécurité, relations économiques et investissements, armement…] ». En 2016, le roi Mohammed VI avait effectué une visite officielle en Russie, pendant laquelle plusieurs conventions de coopération ont été signées. C’est dire que la Russie n’a jamais pris ouvertement parti en faveur de l’Algérie dans le conflit qui l’oppose au Maroc.

Finalement, aux yeux de la Russie, l’Algérie demeure seulement un très bon client pour ses livraisons d’armes et son industrie militaire. Doté du plus gros budget de défense d’Afrique avec une moyenne de 10 milliards de dollars par an, l’Algérie est l’un des principaux acheteurs d’armement russe dans le monde, derrière l’Inde et la Chine, selon un rapport daté du 14 octobre 2021 du Congressional Research Service (CRS), un think tank du Congrès américain. Durant la période 2016-2020, l’Algérie représentait 46 % des exportations des armes russes vers l’Afrique. Excepté le volet militaire et la coopération technique permettant de former des officiers algériens et d’acquérir du matériel de guerre, les relations de l’Algérie avec la Russie sont loin de correspondre à ce « partenariat stratégique » vanté par les dirigeants algériens. La présence de la Russie en Algérie demeure faible et insignifiante sur plusieurs volets notamment l’économique et financier.