Comment les dérapages de la Justice alimentent la pénurie des médicaments en Algérie

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En dépit de plusieurs signaux alarmants qui annoncent une très inquiétante pénurie des médicaments dans les structures de santé publique, la direction de la Pharmacie Centrale des Hôpitaux (PCH) refuse de recourir au gré à gré pour conclure rapidement des marchés d’acquisition ou d’importation de médicaments et de dispositifs médicaux qui manquent cruellement dans les stocks des hôpitaux algériens, a pu confirmer Algérie Part au cours de ses investigations.

Comme il a été rapporté et révélé dans notre précédente publication, plus de 40 % des médicaments indispensables à la prise en charge médicale des patients algériens ont un niveau de stock inférieur à un mois seulement alors que le niveau de stock en dessous duquel le stock des médicaments ne doit pas descendre est de six mois. En effet, si le stock passe en dessous du niveau minimum, il est possible que les soins médicaux soient interrompus dans les hôpitaux publics en raison d’une rupture de stock des médicaments.

Et malgré ce danger qui menace la santé de plusieurs millions de patients algériens, la PCH refuse de répondre à cette urgence en recourant aux marchés de gré à gré qui ne nécessitent pas la diffusion des appels d’offres ou l’évaluation de plusieurs offres commerciales et techniques suivant le principe de la compétition commerciale.

Selon nos investigations, la direction générale de la PCH refuse d’appliquer le gré à gré à cause des traumatismes infligés par les dérives de la Justice algérienne à la PCH. Des dérives qui ont émaillé le traitement judiciaire ayant été réservé en 2020 à l’affaire du scandale d’importation de 135 millions de bavettes et masques médicaux par la Pharmacie centrale des hôpitaux (PCH). Le 17 mai 2020,  Tarek Djaâboub, ancien DG de la PCH, Kamel S., directeur des achats de fournitures médicales, de réactifs chimiques à la PCH, Abdelatif T., sous-directeur en charge des équipements médicaux ; Farid Ch., directeur de comptabilité et finances, avait été tous placés en détention à la prison d’El-Harrach dans le cadre de l’enquête sur ce scandale qui avait éclaté dans le sillage de la mauvaise gestion ayant caractérisé l’action gouvernementale face à la pandémie de la COVID-19.

En décembre 2020, un procès retentissant s’était tenu au tribunal de Dar El-Beida pour élucider ce scandale. A l’époque, le Procureur de la République près le tribunal de Dar El-Beïda avait requis des peines de 5 ans de prison ferme, assorties d’une amende d’un million de DA contre les 4 hauts responsables de la PCH. Le procureur de la République avait requis aussi la même peine également à l’encontre d’un accusé se trouvant en fuite à l’étranger, avec émission d’un mandat d’arrêt international.

L’Algérie, qui faisait face à des pénuries de bavettes et masques médicaux, avait décidé de lancer entre février et mai dernier, une offre d’importation de ces moyens médicaux de protection au profit de la PCH pour la somme de 3,7 milliards DA concernant 135 millions de bavettes et masques médicaux. La Justice algérienne avait soupçonné des anomalies dans la conclusion de ce marché et le choix des fournisseurs, et de la corruption, détournement et dilapidation de deniers publics, passation de marchés non réglementaires, surfacturation et transfert illégal de devises vers l’étranger.

Mais l’ancien directeur général de la PCH, Tarek Djaâboub, avaient démenti toutes les accusations portées contre lui concernant la passation de marchés non réglementaires, et la sélection des concessionnaires par favoritisme et intérêt personnel. L’accusé avait déclaré que la PCH est une société commerciale, et de ce fait le code des marchés publics lui est appliqué. L’ancien DG avait mis en avant également les pénuries vécus par l’Algérie lors du début de la crise sanitaire de Covid-19 pour expliquer que la PCH travaillait en coordination avec le président de la République et le ministre de la Santé, pour remédier à l’épuisement des stocks en bavettes et masques médicaux.

De ce fait, il avait affirmé qu’après avoir contacté les opérateurs locaux et avoir constaté leur incapacité à couvrir les besoins du marché national, il avait décidé de recourir, après consultation du Premier ministère, à l’importation pour acquérir ce matériel médical. L’accusé s’était justifié en disant que la conclusion de tels marchés obéit à des procédures spéciales, et des cadres de la PCH sont chargés d’accomplir les différentes formalités d’importation.

Et lorsque juge lui avait demande alors pourquoi il n’avait pas constitué une commission ad-hoc pour conclure ces marchés et étudier les solutions pour fournir le marché national en bavettes et masques médicaux, comme le stipule la loi, Tarek Djaâboub avait répondu que la conjoncture exigeait alors le caractère d’urgence.

L’ancien DG s’était défendu en disant que le gouvernement avait consacré une enveloppe financière de l’ordre de 3,7 milliards de DA pour la conclusion de l’accord d’achat de masques, et le choix s’était porté sur un opérateur espagnol et un autre à Singapour. Le 16 décembre 2020, après plusieurs audiences, le tribunal de Dar El-Beida avait rendu son verdict. Tarek Djaâboub, ainsi que d’autres cadres du même organisme dont le directeur des achats, Kamel Slimani, et le sous-directeur en charge des équipements médicaux, Abdellatif Tali, ont été acquittés et innocentés. La justice algérienne avait reconnu qu’ils n’ont joué aucun rôle dans les pratiques de « détournement et dilapidation de deniers publics », « passation de marchés non réglementés », « surfacturation et transfert illégal de devises vers l’étranger » qui ont été reprochées à la PCH.

Ce scandale a laissé des traces indélébiles au sein de la PCH. La blessure est encore vive et l’injustice ayant accablé les anciens cadres de la PCH suscite encore jusqu’à aujourd’hui une angoisse collective au sein de la nouvelle direction qui ne veut plus assumer la moindre responsabilité dans la conclusion d’un marché de gré à gré ou une quelconque procédure d’urgence pour financer des acquisitions à l’étranger. C’est ce qui explique aujourd’hui pourquoi aucune initiative n’est concrètement prise pour améliorer le niveau des stocks des médicaments à la PCH.