Chengriha, Tebboune et El Watan : Les mille et une questions soulevées par l’affaire des enfants de Gaid Salah

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Depuis plusieurs jours, Adel et Boumédiene, les deux fils du défunt Ahmed Gaid Salah, l’ex-patron de l’armée algérienne, l’homme qui avait dirigé d’une main de fer pendant 15 longues années l’Etat-Major de l’armée algérienne, font la une de l’actualité. Lorsque leur père était vivant, et au pouvoir, aucun média algérien agréé par les autorités n’avait osé écrire une petite virgule sur les affaires et activités onéreuses d’Adel et Boumédiene. Aujourd’hui, plusieurs mois après l’enterrement de leur père, les langues se délient. Si ce processus était guidé par la recherche de la vérité et la défense de l’intérêt général, nous aurions applaudi la manoeuvre. Malheureusement, il s’agit visiblement d’une « Gaid Salah Bashing »  qui obéit à des considérations politiques totalement déconnectées de la nécessaire moralisation de la vie politique. 

Pourquoi un tel constat amer ? D’abord, le timing. Les enfants de Gaid Salah font l’objet des dénonciations médiatiques d’un seul organe de presse : El Watan. Et cette campagne médiatique est intervenue à la suite de la suspension et limogeage de plusieurs hauts gradés de l’armée algérienne réputés pour leur affiliation au clan de Gaid Salah. Il s’agit notamment des généraux-majors et officiers supérieurs Abdelkhader Lachkem, Ali Akroum, Wassini Bouazza, Nabil Benazzouz, Smail Serhoud, Abderrahmane Arrar, Amar Boussis etc. Le démantèlement progressif du clan Gaid Salah a commencé depuis l’arrestation et le placement en détention provisoire du général Wassini Bouazza, l’ex-puissant patron de la DGSI, le renseignement intérieur algérien, un certain 14 avril 2020.

Depuis cette date fatidique, le clan créé et mis en place par le défunt Ahmed Gaid Salah tombe en disgrâce de jour en jour en perdant successivement ses divers boucliers au sein des services de sécurité et de l’institution militaire. Cette « dégaidisation » du pays a certainement des bienfaits si elle permettait réellement à l’Algérie de retrouver ses libertés publiques et une certaine dynamique démocratique. Or, c’est l’exact contraire qui est en train de se produire. Les hommes de Gaid Salah tombent les uns après les autres, mais le système imaginé et pensé par le défunt patron de l’armée algérienne est toujours en place, à savoir une dictature qui assume l’étouffement des libertés publiques et le verrouillage du champ politique.

Partant de ce constat véridique et empirique, l’opération médiatique menée à l’encontre des fils de Gaid Salah n’a donc aucun lien avec un quelconque assainissement de la vie politique du pays. Adel et Boumédiene sont, en réalité, le symbole d’une autre bataille celle qui concerne les limites autorisées pour en finir avec le lourd héritage d’Ahmed Gaid Salah.

Durant ces 15 longues années, Ahmed Gaid Salah a fait du mal, beaucoup de mal à de nombreux, de très nombreux officiers supérieurs de l’armée algérienne. Des généraux, des colonels et des directeurs du ministère de la Défense nationale ont goutté à l’amertume de l’injustice générée par le totalitarisme de Gaid Salah. Le nombre des officiers de l’armée algérienne ayant été emprisonnés arbitrairement ou injustement sous le règne d’Ahmed Gaid Salah est tout simplement hallucinant. Or, aujourd’hui, pour gouverner les rangs de l’armée et imposer son autorité, le nouveau patron de l’armée algérienne, Said Chengriha a réhabilité de nombreuses victimes d’Ahmed Gaid Salah. Said Chengriha avait besoin de cette alliance avec les anciennes victimes du défunt Gaid Salah pour pouvoir neutraliser les principaux acteurs du clan Gaid Salah comme l’ex-patron de la DGSI, Wassini Bouazza, ou l’ex-patron de la justice militaire, le général Amar Boussis.

Ces officiers nouvellement affiliés à Said Chengriha ne veulent pas se contenter du départ des « pions » de Gaid Salah. La soif de vengeance qui les anime les pousse jusqu’à désirer l’inculpation officielle et l’arrestation des fils de Gaid Salah afin de leur faire goûter le calvaire que leur père a infligé à ses victimes et adversaires durant 15 longues années.

Face à ce désir de vengeance, Chengriha et Tebboune sont totalement dépassés. Ils tentent de calmer les ardeurs et de fixer une lige rouge : celle de ne pas s’en prendre à la famille du défunt Ahmed Gaid Salah auquel le pouvoir algérien a offert tout de même, au lendemain de sa disparition le 23 décembre 2019, une très forte symbolique nationale en le transformant en « un père protecteur de la nation » qui a libéré l’Algérie de la « Issaba » des Bouteflika.

Cette ligne rouge suscitait jusque-là le consensus au sein du nouveau pouvoir algérien. L’accord tacite entre Tebboune et Chengriha était clair là-dessus : changeons les hommes de Gaid Salah, punissons-les et jugeons-les, mais ne touchons pas à sa mémoire ou son honneur. Aujourd’hui, après la purge menée au sein des services de sécurité et de l’institution militaire au lendemain de la « permanisation » définitive de Said Chengriha à la tête de l’armée algérienne au mois de juillet passé, il semble que le consensus autour de cette « ligne rouge » est en train de s’effriter sous le poids des pressions exercées par les victimes du défunt Gaid Salah qui réclament vengeance faute d’une justice équitable et fiable en Algérie.

Sans le concours des anciens officiers anciennement victimes de la répression aveugle de Gaid Salah, Said Chengriha n’aurait jamais pu rester au pouvoir à la tête du Chef d’Etat-Major de l’armée algérienne. Tebboune n’aurait pas pu pactiser avec lui pour neutraliser le camp de Wassini Bouazza si Chengriha ne jouissait pas de ce soutien important au sein de l’armée algérienne. Or, la situation est devenue complexe. Et la charge commence à peser lourd, très lourd sur les épaules de Tebboune et de Chengriha. Si ces derniers protègent encore pendant longtemps les fils de Gaid Salah et sa famille, ils risquent de perdre l’allégeance de ces officiers qui leur ont permis de gagner la « guerre » contre le puissant clan Gaid Salah. Et c’est un risque très élevé qui peut susciter une instabilité dangereuse au sommet du pouvoir algérien.

Pour faire fléchir les deux plus importants décideurs du pays, la auteurs de l’offensive anti-fils Gaid Salah ont recouru à « une opération de communication » destinée à pencher en leur faveur l’opinion publique algérienne. Le support choisi pour cette opération de communication est El Watan. Pourquoi ? Parce que le défunt Ahmed Gaid Salah avait programmé la fermeture définitive du quotidien El Watan au lendemain de l’élection présidentielle du 12 décembre 2019. Nourrissant une crainte viscérale à l’égard de ce média réputé pour sa proximité avec des anciens hauts gradés du DRS des années pré-Bouteflika, Gaid Salah voulait l’éliminer totalement du champ médiatique algérien et Wassini Bouazza devait se charger de cette sale mission après l’élection d’un nouveau Président de la République.

Gaid Salah décède le 23 décembre 2019 et le projet de la fermeture d’El-Watan a été ensuite totalement abandonné au grand bonheur de ses actionnaires qui ont vécu toute l’année 2019 avec une immense peur au ventre. Comme le dit le vieux adage, la vengeance est un plat qui se mange… froid.