Analyse. Quels sont les objectifs stratégiques de l’Occident dans la guerre en Ukraine ?

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La guerre d’Ukraine et les réactions internationales qu’elle suscite seront déterminantes dans la forme que prendra l’ordre politique et économique mondial au cours de la prochaine décennie. Les actions, les récits et les projets des alliés occidentaux concernant non seulement la Russie mais le rôle que tiendront les pays du Sud dans la reconstruction de l’Ukraine une fois la guerre finie vont révéler à long terme leurs buts stratégiques. L’Occident veut-il simplement une défaite de la Russie accompagnée d’un élargissement et d’un renforcement de l’OTAN, ou bien envisage-t-il une « victoire » en Ukraine, qui jetterait les fondations d’un monde où la démocratie serait mieux garantie et la gouvernance plus inclusive et plus effective ?

Si l’issue des combats demeure incertaine, la définition des buts stratégiques de l’Occident, notamment le traitement réservé à la Russie en cas de victoire ukrainienne, sera lourde de conséquences. La grande question est de savoir si les alliés chercheront à punir la Russie tout entière en lui imposant des réparations prohibitives, ou plutôt à cibler le régime autocratique de Vladimir Poutine, afin de limiter le poids des sanctions sur le peuple russe.

Au début de la guerre, les alliés occidentaux affirmaient que leur premier objectif était de défendre la Chartes des Nations unies et la démocratie. À la fin du printemps, certains stratèges et représentants états-uniens avançaient parmi leurs buts stratégiques l’affaiblissement durable de la Russie, bien qu’on ne sût pas si celui-ci serait maintenu en cas de changement de régime à Moscou.

Si tout règlement définitif du conflit exige que la Russie porte, puisque c’est elle qui a engagé les hostilités, une certaine part du fardeau de la reconstruction, la sévérité des conditions qui seront imposées à la population russe aura des conséquences géopolitiques. Plus dures seront ces conditions, plus probablement la Russie se rapprochera de la Chine et se rangera derrière elle, de sorte que l’ordre géopolitique de l’après-guerre devra compter avec un bloc sino-russe.

Le poids d’une telle alliance ne doit pas être sous-estimé. Si la Chine en serait assurément le centre de gravité, le PIB relativement faible de la Russie (inférieur à celui de l’Italie) ne doit pas conduire à négliger les capacités scientifiques de Moscou ni l’importance de son arsenal nucléaire, pas plus que le poids stratégique que représente le vaste territoire russe.

La mise en œuvre de politiques qui traiteraient différemment le peuple russe et l’autocratie de Poutine pourrait laisser espérer aux démocraties la possibilité d’éviter que la Russie ne soit à long terme perdue à leur cause. Interdire à tous les Russes l’entrée dans l’Union européenne, comme certains acteurs politiques le proposent désormais, voilà exactement le type d’initiative qui précipiterait le pays dans les bras de la Chine. Et la division trompeuse du monde entre démocraties et autocraties est inspirée par les mêmes conceptions tactiques, inefficaces et clivantes.

Certes, le droit de veto russe au Conseil de sécurité des Nations unies empêche l’ONU de jouer un rôle de coordination de l’opposition à l’agression russe en Ukraine. Mais les alliés occidentaux qui se chargent de cette tâche ne semblent pas plus pressés de consulter aujourd’hui les pays du Sud dans les processus décisionnels que de les impliquer dans ceux qui préparent l’après-guerre.

Il est évidemment vrai, aussi, que les pays du Sud se sont abstenus lors du vote des deux grandes résolutions de l’assemblée générale qui ont condamné en mars la Russie. Mais l’Occident aurait dû admettre que la réaction des pays en développement à la guerre était conditionnée par d’anciens réflexes, profondément ancrés dans le souvenir amer du colonialisme européen comme dans celui de l’aide prodiguée par l’Union soviétique à nombre de ces pays durant leur lutte pour l’indépendance.

En outre, aucun pays du Sud n’était convié à la conférence de Lugano, organisée par les alliés occidentaux au début du mois de juillet pour servir de point de départ à la réflexion sur la reconstruction de l’Ukraine. On peut l’expliquer en affirmant qu’il s’agissait essentiellement d’une conférence des pays donateurs, mais elle excluait les riches États du Golfe et avait ouvert ses portes à des pays comme l’Albanie et la Macédoine du Nord qui, ni l’un ni l’autre, ne sont véritablement en situation de contribuer à un effort financier.

La reconstruction de l’Ukraine mobilisera des centaines de milliards de dollars. Un tel effort risque donc d’accaparer une bonne part des aides destinées aux pays du Sud, qui tentent encore d’obtenir des pays riches qu’ils respectent l’engagement pris de longue date d’une aide annuelle de 100 milliards de dollars aux pays les plus pauvres pour la résistance et l’adaptation au changement climatique. Il sera aussi intéressant de voir dans quelle mesure les règles de passation de marchés publics pour les projets de reconstruction de l’Ukraine permettront la participation des pays en développement non-donateurs.

Mais il n’est peut-être pas trop tard pour que l’Occident implique les pays du Sud dans la reconstruction de l’Ukraine – notamment des pays comme l’Inde et l’Afrique du Sud, qui disposent dans certains secteurs de bonnes capacités techniques. L’Occident devrait aussi inclure les pays en développement dans la mise en place de procédures concernant les sanctions qui seront probablement maintenues contre la Russie après la première phase de règlement du conflit, tout comme de celles qui décideront des avoirs russes gelés.

Si l’Ukraine l’emporte, c’est la façon dont l’Occident traitera la Russie et son attitude à l’égard des pays du Sud durant la reconstruction qui détermineront à l’issue de la guerre la possibilité d’une avancée mondiale vers un multilatéralisme plus inclusif et durable. Le pire serait que l’Occident n’obtienne qu’une victoire à la Pyrrhus, qui aboutirait au renforcement de l’autocratie et à celui des divisions internationales.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

Kemal Derviş, ancien ministre turc de l’Économie, ancien administrateur du programme des Nations unies pour le développement (PNUD), est chercheur à la Brookings Institution.

Copyright: Project Syndicate, 2022.
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