Analyse. La leçon de la Guerre en Ukraine : sans dissuasion, la paix ne peut, à terme, exister

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Réunis à Bruxelles pour discuter de la guerre en Ukraine, les chefs militaires de l’OTAN ont aussi en tête l’adoption d’un nouveau concept stratégique, qui définira les priorités de l’Alliance pour les années à venir. Comme le prouve l’attitude de la Russie, le rétablissement de la dissuasion y tiendra un rôle central.

Quand la Russie a commencé à masser des troupes à la frontière ukrainienne, à la fin de l’année dernière, elle s’engageait sur le chemin de l’agression non seulement de l’Ukraine, mais de ce qu’elle nomme le « collectif occidental », à savoir, principalement, l’Union européenne et l’OTAN. La Russie cherchait à dissuader l’Ukraine et l’Occident de poursuivre leur collaboration, tandis que l’Occident cherchait, lui, à dissuader la Russie de l’agression. L’invasion qui s’est ensuivie résulte d’un échec majeur de cette dissuasion.

Les Ukrainiens ont su mobiliser une défense impressionnante, et l’UE, l’OTAN ainsi que leurs autres partenaires occidentaux ne cessent de durcir leurs sanctions économiques et financières d’une part, de fournir de l’aide, de l’autre. Nous sommes entrés, pourtant, dans un dangereux cycle d’escalade. La situation exige une dissuasion crédible, qui va bien au-delà du traditionnel « parapluie nucléaire ».

Car la dissuasion ne concerne pas seulement l’arme nucléaire. Elle est adaptée à toutes les formes de confrontation – dans les affaires ou sur le champ de bataille. Nombre de ses dynamiques sont à l’œuvre dans le conflit actuel. Les relations d’interdépendance énergétique entre la Russie et l’Europe étaient considérées des deux côtés comme un fort élément dissuasif ; il n’a manifestement pas fonctionné.

Dissuader, c’est convaincre un adversaire qu’il est dans son intérêt ne pas faire quelque chose. La Russie a d’abord tenté de dissuader l’Ukraine et l’Occident en déployant ses troupes le long des frontières ukrainiennes. Mais pendant ce temps, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN diffusaient quotidiennement du renseignement et des donnés sur les mouvements des troupes russes, montrant clairement au Kremlin qu’ils étaient parfaitement informés de ses faits et gestes. Ce type de signal est le premier élément de la dissuasion.

Autre élément clé de la dissuasion : penser qu’un adversaire a non seulement la volonté mais la capacité de faire monter ses interventions en intensité si l’autre camp refuse de changer de cap. Lorsque la Russie a égrené ses exigences, censées appuyer aux points vulnérables de l’Ukraine et de l’OTAN – de la souveraineté de l’Ukraine à l’architecture d’ensemble de la défense européenne – l’auditoire n’a pas trouvé crédibles ses menaces.

À l’exception des États-Unis, rares étaient ceux qui pensaient que la Russie allait lancer une véritable invasion ou persister dans ses menaces envers l’OTAN et les États neutres. Mais la Russie a déclenché l’invasion, laissé planer, depuis, des menaces nucléaires voilées et a même procédé aux essais d’un nouveau missile balistique intercontinental.

Quant au président russe Vladimir Poutine, il n’a pris au sérieux ni le président français, Emmanuel Macron, ni le chancelier allemand, Olaf Scholz, ni encore d’autres dirigeants occidentaux lorsqu’ils ont exprimaient leur intention de soutenir l’Ukraine. Le Kremlin entendait leurs déclarations, mais il entendait aussi plusieurs autres dirigeants, dont le président des États-Unis, Joe Biden, affirmer qu’ils n’enverraient pas de soldats pour défendre un pays n’appartenant pas l’Alliance. La Russie a donc décidé de lancer l’invasion, et fut la première surprise par l’ampleur et l’intensité de la réaction occidentale.

La stratégie de dissuasion de l’Ukraine consistait quant à elle, essentiellement, à montrer l’image d’un pays qui appartenait déjà à l’Occident. Le Kremlin n’en était guère persuadé, mais a sous-estimé l’unité propre de l’Ukraine ainsi que les capacités et la compétence de son armée, alors même que la Russie combattait les forces ukrainiennes depuis ses incursions dans le pays, en 2014.

La défense héroïque de l’Ukraine nous rappelle qu’au-delà du champ de bataille et des affaires, au-delà des sanctions et des institutions, sont celles et ceux qu’on appelle les gens ordinaires : c’est parmi eux que la guerre a lieu, et ce sont eux qui décideront, en dernière instance de son issue. Si la volonté montrée par les Ukrainiens de défendre leur vie, leurs foyers et leurs idéaux n’a pas encore eu d’effet dissuasif sur les dirigeants russes, tout porte à croire qu’elle a déjà découragé du combat de nombreux soldats russes.

À l’avenir, la dissuasion doit être considérée par l’Occident comme un objectif stratégique prioritaire, par conséquent doit gagner en amplitude et comprendre tous les éléments pertinents. Le secrétaire des États-Unis à la Défense, Lloyd Austin, a fait un pas dans cette direction en annonçant qu’une des ambitions de l’Amérique était de « voir la Russie suffisamment affaiblie pour qu’elle le puisse plus faire le genre de choses qu’elle a faites en envahissant l’Ukraine. Et la loi promulguée par Biden le 9 mai portant prêt-bail de 33 milliards de dollars va dans ce sens.

Mais cela ne suffit pas. La dissuasion doit être un objectif partagé et exige un large soutien des populations. Elle doit aussi être appuyée par d’autres pays, car la coopération internationale est indispensable à la sécurité des petits États vulnérables. Ce large soutien ne peut être obtenu qu’en gouvernant efficacement et de manière à renforcer la confiance, à l’instar du président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Il a non seulement uni le peuple ukrainien mais l’ensemble du monde occidental. Un exemple que les autres dirigeants peuvent méditer.

Enfin, il est important de rappeler à quoi correspond la dissuasion dans le contexte plus large de la mondialisation. Les interdépendances économiques qu’elle a mises en place ont enhardi la Russie, et sa position s’est trouvée renforcée par son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, disposant donc d’un droit de veto. La dissuasion doit comprendre des initiatives qui puissent neutraliser ou limiter le poids de ces deux éléments.

La guerre en Ukraine est la conséquence d’une dissuasion insuffisante. Et sans dissuasion, la paix ne peut, à terme, exister.

Traduit de l’anglais par François Boisivon
 
Rupert Smith est ancien adjoint au commandant suprême des forces alliées en Europe (DSACEUR). Ilana Bet-El, historienne, spécialiste des questions de stratégie, est senior associate fellow du groupe de réflexion non-partisan European Leadership Network.
 
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